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Stéphane Jaubertie ou le besoin de débarquer d'une ère de la vitesse

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  • 13-01-2010
  • Résidences d'auteur

Résidence de Stéphane Jaubertie au collège Christine de Pisan de Perthes en Gâtinais, projet soutenu par la Région Ile-de-France et le Conseil général de Seine-et-Marne.

La résidence comme nécessité du détour, par Stéphane Jaubertie

Note d'intention

Jaubertie

« Ma pièce est faite, je n'ai plus qu'à l'écrire ». Je pense souvent à cette phrase de Racine.

L'année dernière, ma pièce était faite, je l'avais dans la tête, j'en avais les enjeux, la structure, le mouvement, mais je n'ai pu lui donner corps selon mon désir, car le temps m'a manqué. Pris par mon activité de comédien, par les nombreux ateliers, rencontres, formations que j'anime avec bonheur sur l'écriture ou sur le jeu, le temps, comme une poignée d'eau, s'est fait la belle. Et le temps, pour moi, est -avec la nécessité, le besoin vital- l'équipement indispensable pour arpenter les chemins de la création.

Le temps de voyager au pays de l'écriture, de s'y perdre, d'errer d'une image à une autre, d'accueillir les émotions, de les faire mots, de mettre ceux-ci dans l'ordre juste. Le temps d'y croire, de se décourager, de chercher encore, laborieusement, les voies de l'évidence, le temps de remonter à la source, de tout remettre à plat, d'y croire à nouveau, (et c'est là que sans cette définitive nécessité d'écrire, on laisse tomber !), le temps de trouver enfin les bonnes portes qui ouvrent sur ce que l'on a jamais vu, jamais dit, et qui dort en soi depuis toujours. Le temps dont a besoin tout artiste pour se rencontrer et entrevoir où il est.

J'aime, ou plutôt j'ai besoin, de me débarquer d'une ère de la vitesse, de l'immédiate satisfaction, du «rapide et sans-délai, sous peine de renonciation». J'aime et j'ai besoin du détour, de l'arrêt, de la rêverie du promeneur solitaire. Je fais partie de ces auteurs qui ne peuvent pas, qui ne savent pas écrire vite. Je m'aperçois que dans mon travail d'acteur, j'ai besoin aussi de rêver sur le texte longtemps à l'avance. Je ne suis pas doué pour apprendre vite.

Je viens enfin d'achever ma cinquième pièce, et voilà cinq ans que j'écris. Une par an. Pour cette dernière, le manque de temps était problématique, car c'était une commande, et le metteur en scène, dont je devais régulièrement calmer les discrètes mais palpables angoisses, était bien sûr inquiet de ne voir toujours rien venir. La voici livrée, prête à grandir loin de moi. Mais je sais désormais qu' il me faudra consacrer plus de temps à la prochaine. Quitte à sacrifier une partie de mes activités de comédien et de formateur.

Et voilà la prochaine histoire qui déjà me trotte dans la tête. Des idées, des images plutôt. (rarement des idées, d'ailleurs) Des mouvements, des actions qui se précisent au fil des jours, qui avancent vers des émotions, des tensions, des rythmes, des sons, des couleurs, des situations dramatiques, des mots enfin.

C'est bien sûr en se confrontant à la feuille, que tout ça prendra corps, prendra sens, et tendra petit à petit, patiemment, vers un ensemble cohérent et définitif : une nouvelle pièce de théâtre. Dans laquelle je me retrouverai, qui ressemblera à ma physionomie interne, et que je pourrai transmettre au lecteur, via mon éditeur, et au public, via un metteur en scène et ses acteurs.

D'autres projets arrivent. J'en suis bien sûr ravi, et en même temps inquiet, craignant de tomber dans le même engrenage que l'année passée: des envies, des projets, mais pas de temps !

Et voilà que m'arrive cette proposition de résidence. Tombée à pic. Six mois, de janvier à juin, pour écrire ! C'est, je pense, le temps qu'il me faut pour faire ma pièce, et pour commencer à l'écrire. Peut-être la finir... En tout cas pour la travailler au corps.

Avoir un espace, ici un bureau au sein du collège Christine de Pisan -pour m'isoler et n'être qu'avec moi et les histoires qui me traversent.

Un espace et du temps pour les accueillir, ces histoires, les interroger, les laisser vagabonder, et si elles insistent, les coucher sur le papier. Du temps pour avancer. Pour trouver les mots.

L'autre raison qui m'enthousiasme dans cette proposition de résidence, c'est le thème choisi : le jardin.

Il se trouve que le rapport à la nature, aux cycles de la nature, imprègne mes textes. C'est le cas dans ma première pièce, «les falaises», où les éléments agissent, pèsent sur la fable comme des personnages, au sens du «fatum» des tragiques grecs. Dans la suivante «Yaël Tautavel, où l'enfance de l'art», où l'on suit le destin d'un enfant qui a grandit sur une île polluée, désertée par toute vie animale, et qui la découvrira par la peinture. Il découvre alors sa propre «nature» d'artiste. C'est le cas bien sûr dans «Une chenille dans le coeur», où le destin de l'arbre est indissociable de celui de l'héroïne. Dans cette fable, l'ancien pays des arbres, a fait place à un désert. Le désert que l'homme se crée lui-même. C'est une histoire d'archaïque métamorphose, de filiation, de sacrifice et de cycle fatal et... naturel. Vie-mort-vie. Car la vie, comme l'eau, trouve toujours un passage.

Le jardin m'inspire. J'ai la chance d'en avoir un, à Paris, et c'est en l'observant, un soir, au lendemain de la naissance de ma fille, que cette histoire d'indispensable arbre de vie et d'enfant debout m'est apparue.

Dans ma dernière pièce, enfin, «la chevelure de Bérénice», les forces de la nature décident encore davantage de peser sur le destin des personnages. On quitte la montagne, pour rejoindre le fleuve qui se jette dans l'océan. On chemine, on se perd, on part à sa propre rencontre, guidé par les étoiles de la constellation de la chevelure de Bérénice. Fable noire, traversée par la lumière. On passe comme l'oiseau passe dans le ciel sans laisser de traces.

Je me sens souvent proche d'Alberto Caïro, l'hétéronyme majeur inventé par Pessoa. Poète païen, fataliste et joyeux, résigné à la vie comme à la mort, la sienne n'ayant ni plus ni moins d'importance que celle du brin d'herbe. Consolation de l'éphémère. Soulagement de n'avoir pas de traces à laisser... paradoxe de l'écrivain.

De janvier à juin, j'aime à imaginer que la marque du temps encore lui à travers les saisons, nourrira mon esprit comme il nourrira la terre de ce jardin de collégiens.

Ma pièce parlera-t-elle d'un auteur qui, par la fenêtre de son bureau voit la vie de ces gamins, au fil des semaines, s'accorder à celle de la terre?

Parlera-t-elle de plantes magiques, de mandragores et de fruits mythologiques? Parlera-t-elle d'un vieux jardinier qui prépare sa terre comme on prépare sa tombe? Parlera-t-elle d'un de ces rendez-vous d'amour, la nuit, dans les pieds de tomates d'un jardin-ouvrier où dans un infini champ de lavande? Un amour en tout cas, pieds dans la terre et tête dans les étoiles, qui vous bascule une existence.

Parlera-t-elle de ce que l'on trouve, quand on sème et quand on taille? Un enchantement secret dans un monde qui ne chante plus?

Je ne peux pas le dire.

Mais ce que je peux dire, c'est que par cette sauvagerie domptée qu'est le jardin, mes personnages passeront. Le désir est là.

Le désir d'en avoir le temps, de le prendre, puisqu'on me le donne.

Stéphane Jaubertie, juillet 2009.

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Une résidence dans un collège ?

Le collège, un lieu paradoxal pour une résidence d'auteur ?

Collége de Perthe en Gatinais

De façon assez paradoxale, un collège n’est que rarement perçu comme un lieu de culture, de foisonnement culturel ; a priori, ce n’est pas là qu’on imagine installer une résidence d’auteur car la crainte est forte que l’école pratique le «détournement» pédagogique des textes, l’utilisation des textes comme «prétextes». Ainsi s’expriment souvent de façon implicite une tension et même une certaine contradiction entre la culture (patrimoniale et contemporaine) et son instrumentalisation pour n’en faire qu’un outil au service de la pédagogie. C’est pour dépasser cette tension et donner toute sa place à la culture vivante que nous souhaitons accueillir une résidence d’écrivain dans notre collège : devenir le lieu d’une rencontre originale entre deux désirs – désir d’écriture de l’un, désir d’accompagnement et de découverte d’un processus créatif, de l’autre et un lieu d’inspiration réciproque.

C’est dans le but d’ouvrir plus largement le collège à la culture et à la création que l’idée est née d’accueillir pour un temps assez long un auteur dans nos murs, pour une résidence. Il s’agit de favoriser la rencontre entre un auteur qui souhaite disposer de temps pour écrire et nos élèves. Le projet fédérateur est celui de la création d’un jardin accompagnée par l’écriture.

Ce projet est né l’an dernier de l’initiative de créer un club «jardinage» pendant le temps de demi-pension. A ce titre un partenariat avec le Parc Naturel du Gâtinais a vu le jour.

  • Autour du jardin, les élèves découvriront tout un pan des textes fondateurs évoquant les saisons et les jardins mythiques, ils expérimenteront en direct l’art de l’observation scientifique d’un milieu naturel, ils traceront le jardin et ils auront une activité régulière de création personnelle : ils tiendront un journal de bord du jardin qui conservera la trace de toutes les activités liées au jardin (relevé d’observations, croquis, photos, herbier, mesures, dessins, commentaires …).
  • Grâce à la venue d’un écrivain, ils pourront s’ouvrir à une démarche créative. La rencontre de Stéphane Jaubertie permettra aux élèves de se placer dans une dynamique d’écriture et de lecture. Sa double expérience de comédien et d’écrivain facilitera l’immersion des élèves dans un processus de création par un travail commun autour de la langue et de sa dynamique interne.

Une lecture attentive des textes dramatiques de Stéphane Jaubertie a particulièrement retenu notre attention :

  • Un fil écologique dans une version décapante, qui se tient loin des clichés et de la bonne conscience contemporaine
  • Une écriture tonique, vive, rythmée qui revisite la langue orale, forme propre à éveiller la curiosité de lecteurs adolescents
  • Une fable à forte connotation symbolique en lien avec le patrimoine littéraire (mythes fondateurs, contes populaires)

La rencontre concrète avec Stéphane Jaubertie laisse entrevoir une collaboration fructueuse :

  • Sa double expérience de comédien et d’écrivain dramatique est fondamentale pour faire lire, écrire et oraliser du texte de théâtre.
  • Son réel attachement au jardin (il fabrique des confitures avec les fruits de son propre jardin parisien), ses origines périgourdines campagnardes ont facilité le dialogue autour du projet en construction. Il est d’ailleurs prêt à offrir aux collégiens des plants d’herbes aromatiques venant de son propre jardin.

Propos de Marielle Billy, professeur de lettres.



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