Résidences d'auteur
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Une maison de papier au cœur du collège
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- 07-04-2010
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Nicolas Rouxel-Chaurey, plasticien accompagne la résidence de Stéphane Jaubertie en construisant une maison de mots.
Entretien avec Nicolas Rouxel-Chaurey, plasticien
V.R : Quelles sont vos premières impressions sur ce lieu, ce jardin intérieur du collège ?
Nicolas Rouxel-Chaurey : Honnêtement ? Le froid, l’hiver…même à l’intérieur. Dans ce patio, il n’y a rien qui pousse c’est pratiquement désert, c’est un lieu presque sans vie. Il se réduit à presque rien. Il y a des allées qui sont aménagées mais personne n’ y va…mais ce n’est pas une connotation négative…ce n’est pas parce que c’est froid, isolé que ce n’est pas bien, au contraire.
V.R : C’est un lieu à l’écart et cela vous convenait par rapport à la démarche que vous entreprenez ?
N.R-C : Oui tout à fait. C’est un délaissé, tout le monde peut regarder le lieu, personne n’y va , c’est comme ci c’était un lieu interdit. Toutes les baies vitrées donnent sur le patio, mais ce n’est pas un lieu où les enfants peuvent aller spontanément.
V.R : Votre idée n’était pas d’arriver avec des choses toutes faites ?
N.R-C : La question est celle du mode opératoire, c’est à dire comment est-ce qu’on procède pour construire quelque chose avec pas grand chose. Le pas grand chose c’est le papier journal, du bois récupéré. L’idée c’est d’avoir un regard un peu intrigué sur un espace, qui est sous les yeux de tout le monde sans faire « sens », et la maison qui se construit de manière très lente. Elle n’a rien à cacher la maison en fait, elle est à découvert. Il n’y a pas de secret, son secret c’est son édification, c’est à dire quelque chose de tout à fait ordinaire et basique…elle ne renferme rien, elle n’a pas de secret de fabrication. Si on regarde bien, on s’aperçoit que tout le monde peut le faire. Est-ce que ça fait plus « sens » qu’une maison en carton, qu’une construction d’enfant ?
V.R : Stéphane Jaubertie a été étonné de voir apparaître des chaussures…pourquoi des chaussures ?
N.R-C : Ah, les chaussures ! Des personnes ont la réponse je pense…pourquoi des chaussures ? En fait je sais pas bien dire ça…j’ai une réponse mais elle est très relative. En général, j’essaie de trouver de petites pointures. Evidemment, c’est un clin d’œil…je ne connais pas trop l’univers des contes pour enfants mais on parle souvent de chaussures, de souliers…là, ce n’est pas du tout la chaussure de Cendrillon mais c’est quand même une chaussure, alors si on est dans la logique « prince et princesse », c’est plutôt « petit soulier abandonné ». Le petit stock qui évolue, va du trois et demi au quarante-cinq je crois…et il y a notamment une paire de chaussure de luxe…mais elles sont vieilles. Elles ne sont pas arrivés neuves, elles sont arrivées déjà usées et en particulier par une occupation des sols. C’est un peu cette histoire là…
V.R : Qu’est-ce qu’elles font là ?
N.R-C : Pour l’instant elles bloquent et empêchent le papier de s’envoler ! Elles sont suffisamment pesantes pour bloquer le papier. Pour les souliers, il y a aussi quand même l’histoire du pieds rouge « kickers » pour apprendre à marcher, ils mettaient des points sous les chaussures. Je crois que c’est aussi quand même une allusion aux chaussures dans les funestes lieux, et l’idée de « circulation », de mettre ses chaussures pour partir et les enlever quand on rentre. C’est pas du tout l’idée forcément de l’abandon, ça prend le risque de reprendre le symbole des tas des chaussures abandonnées dans les camps d’extermination, et en contrepoint le symbole d’une invitation au voyage, du cheminement. En plus, elles portent des stigmates. Elles sont neuves mais portent des usures, les usures du temps. Donc on peut être usé sans se déplacer. Et ça revient au lieu qui est déjà usé sans s’être déplacé mais il n’y a pas eu d’usage dans ce lieu je pense. On peut aussi tomber dans le piège « chaussures d’enfant = pathologie ou perversité ». Pour moi, c’est la cabane, le lieu d’entrepôt qui servait aux nazis pour tout ce qu’ils dépouillaient sur les quais….Des livres vont arriver : je vais venir avec un livre de Primo Levi mais la couverture est pratiquement illisible et il faut essayer de s’approprier un livre qui a pratiquement été déchiqueté par l’usure du temps. Mais il est encore là ! Ce n’est pas triste : c’est l’idée de la maison, qui vient avec ses petites forces, son histoire de résistance. C’est aussi la relation à la terre, partout où je vais je commence à poser des chaussures.
Avec les intempéries, le papier s’efface mais toujours quelque chose résiste…qu’est-ce qu’on fait du mot qui survit ? Qu’est-ce qu’on fait du mot qui échappe à tout ?
V.R : La maison c’est aussi un abri que l’on voit de l’extérieur ?
N.R-C : Oui, bien sûr, c’est le monde à ma porte, c’est une miniature aussi de la relation au monde. On n’ a pas besoin de beaucoup d’espace pour s’abriter, se protéger et pour mieux entendre les choses. C’est une maison de papier, il y a des centaines de milliers de mots tout autour, elle est faite de centaines de milliers de mots, donc c’est assez pour demeurer et pour repartir. Mais tout ça est né pour moi à très haute altitude dans les montagnes, quand j’étais bloqué en refuge par les tempêtes. Souvent, c’était un refuge aussi grand que cette pièce. On est cinq, six. Dehors les vents sont terrifiants et puis il reste toujours quelqu’un qui a amené un journal. On est en vis à vis avec ce journal. On parle souvent de la garde à vue, du prisonnier qui trouve dans le coin de sa cellule un petit bout de papier, quelques mots c’est assez pour la poésie de l’existence. Je ne fais pas une maison avec un simple papier, mais avec des centaines de mots. Avec les intempéries, le papier s’efface mais toujours quelque chose résiste…qu’est-ce qu’on fait du mot qui survit ? Qu’est-ce qu’on fait du mot qui échappe à tout ?
V.R : Quand vous construisez il se passe quoi, à quoi pensez-vous ?
N.R-C : J’essaie d’apprendre la circulation de l’air, ça c’est compliqué ! C’est ma première problématique…
V.R : Et comment vient la forme de la maison ?
N.R-C : Il faut qu’elle soit habitable alors si je viens avec un petit format il faut déjà que moi je puisse me tenir debout. Il faut au moins 1m86, pouvoir tendre les bras…mes premières maisons étaient toutes réduites et les prochaines seront plus développées. Ce qui est important c’est comment circule l’air lorsque la pluie arrive. Repérer le versant très exposé : on le voit sur les murs où la peinture est un peu effacée. Il faut comprendre aussi où le soleil passe pour réchauffer la maison parce-que c’est une maison en papier donc il faut absolument qu’elle soit réchauffée.
V.R : On ne se pose plus ces questions aujourd’hui dans son immeuble : « tiens ou où la pluie va tomber ? » On se croit plus fort en fait ?
N.R-C : Je pense qu’on rêve tous d’avoir une maison mobile, ceux qui font du camping, ils y arrivent ! Mais après les gens font comme ils peuvent pour « habiter », on ne choisit pas toujours. Là, la maison n’a absolument pas de caractères de conquêtes, elle est très mobile, il est possible que je la mette dans un coin, pour être invisible car sa vocation c’est d’être accueillante, une maison faite avec des matériaux nobles…du papier, du bois. A l’intérieur, il y aura une dimension un peu sacrée, c’est possible qu’à l’intérieur je me permette de glisser le cœur de la problématique, un livre, un texte sacré, un recueil de poésie ? C’est évident elle va renfermer quelque chose.
V.R : Il y a un moment où les jeunes pourront la visiter ?
N.R-C : Oui ! On peut déjà aller la voir si on veut, on peut aller voir à quoi ça ressemble !

