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Rencontre avec Jean-Claude Mourlevat
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- 01-06-2011
- Jeunesse
Jean-Claude Mourlevat nous a offert un moment fort d'échange lors de la rencontre "Jeunesse quoi de neuf ? 2011".
Entretien avec Jean-Claude Mourlevat : extraits
Né en 1952 à Ambert, en Auvergne, Jean-Claude Mourlevat a été successivement professeur d’allemand, clown, metteur en scène. Il a commencé à écrire pour la jeunesse en 1997, avec la parution de Histoire de l'enfant et de l'œuf et ne s’est plus arrêté depuis.
Jean-Claude Mourlevat est sélectionné pour le prochain prix Andersen (« Petit Nobel »), qui sera attribué en mars 2012 à la Foire Internationale du livre de Bologne.
H : Comment fait-on pour passer d’une carrière assez classique, finalement, de professeur d’allemand à l’aventure du clown, du théâtre, et de l’écriture ?
JC. : J’ai été professeur d’allemand mais assez brièvement ; j’ai enseigné pendant cinq ans mais ça me colle à la peau. On me dit souvent « en tant qu’enseignant » et je réponds « Non, ça fait un petit quart de siècle que je ne le suis plus ». Je suis un peu arrivé là par hasard. Au bout de cinq ans, j’ai rêvé d’autre chose. Et comme je faisais déjà du théâtre en amateur, je me suis dit que je pouvais le faire un peu plus sérieusement. Et donc j’ai fait du théâtre pendant une dizaine d’années. D’abord comme comédien dans un spectacle jeune public puis j’ai imaginé une comédie clownesque tout public, muette, qui s’appelait Parlez-moi d’amour
.
Le clown s’appelait Guedoulde. On l’a jouée énormément à l’étranger. Des années incroyables, intenses, épuisantes. Je me suis bousillé le dos car c’était un spectacle très physique. Alors je me suis arrêté et je n’ai plus jamais repris car je me suis rendu compte que je n’en avais plus envie, que c’était derrière moi. Je me suis alors mis à la mise en scène de théâtre. Je trouve que ça se rejoint avec l’écriture, cette façon d’imaginer un monde, un univers, de le créer à sa convenance. Et puis le passage à l’écriture, ce sont des gens qui m’ont vraiment poussé à le faire. Des amis avec qui je faisais justement du théâtre et qui m’ont dit « tu devrais écrire ». J’ai attendu longtemps pour m’y mettre. Mais qu’est-ce qu’on a à perdre à écrire un manuscrit et à l’envoyer à un éditeur ? A part une petite vexation s’il n’est pas accepté. Alors j’ai écrit La balafre
qui était mon premier roman. Je l’ai envoyé à six éditeurs, je crois, et j’ai attendu trois mois. Aucune réponse. J’ai pratiquement oublié que j’avais écrit un manuscrit et puis, un après-midi, le téléphone a sonné et la personne s’est présentée : « Je m’appelle Ariane Lamoureux, je travaille aux éditions Pocket ».
M : C’est anecdotique mais d’où lui venait son nom au clown Guedoulde ?
JC : Guedoulde ça vient de l’allemand, ça veut dire « patience ». En allemand c’est Geduld et là je l’ai francisé. C’était un bon spectacle dont je garde des souvenirs magnifiques et douloureux.
H : Quels sont les auteurs que vous avez mis en scène ? Et pourquoi ?
JC : C’était des choix personnels. Mais il fallait que je trouve des pièces qui puissent convenir à des espaces assez grands car la compagnie avec laquelle je travaillais à l’époque créait des spectacles en extérieur. Le premier choix : La bonne âme du Sechouan de Bertold Brecht. Alors pourquoi cette pièce de Brecht ? Brecht c’est assez didactique et cette pièce là se démarque parce qu’il y a aussi beaucoup d’humanité, de drôlerie et de couleurs. Ensuite, il y a eu le Chat botté de Ludwig Tieck et Jean-Claude Grumberg qui est une pièce complètement loufoque, très drôle. Dans mon écriture, si je vais à ma pente naturelle, il y a des choses très tragiques. La mélancolie m’attire irrésistiblement mais j’aime bien contrebalancer cela par des choses joyeuses, comme avec le Chat botté . C’était, je mets des guillemets, une grande «déconnade». Et la troisième pièce que j’ai montée, c’était une pièce de Shakespeare qui s’appelait Tout est bien qui finit bien . Les trois ont en commun d’avoir du volume, du contenu et en même temps de la fantaisie, quelque chose qui pouvait constituer dans tous les cas des spectacles populaires mais avec des possibilités de mise en scène.
M : N’avez-vous pas été tenté d’écrire pour le théâtre ?
JC : Je l’ai fait, j’ai écrit une comédie clownesque pour deux personnages, un homme et une femme, Oscar et Clara . Je suis beaucoup plus attiré par la narration dans un roman, je ne sais pas pourquoi. Je vais là naturellement. En même temps, j’ai l’impression que, dans mes romans, il y a une façon de scénariser qui tient un peu du théâtre. Dans Terrienne , tout le premier chapitre est un dialogue, comme on pourrait en écrire pour le théâtre. J’aime bien « fourrer» dans mes romans du théâtre, de la poésie sans que ce soit déclaré. Tout est clandestin…
M. : À l’inverse, un de vos textes a été adapté au théâtre…
JC : L’enfant océan a été adapté une bonne dizaine de fois, par des professionnels et par des amateurs. La rivière à l’envers aussi, notamment avec le quatuor Debussy, quatuor à cordes de Lyon très réputé, qui a monté une comédie musicale avec des collégiens. Maintenant, le cinéma ?
H : C’est vrai que quand on lit vos livres, on pense beaucoup au cinéma.
JC : Oui. Par exemple, le début du Chagrin du roi mort : le froid, le roi mort, les soldats qui montent la garde. Si un film commence comme ça, on ne bouge plus. J’ai besoin de sentir presque physiquement la situation du début du roman. C’est vrai pour le Chagrin du roi mort mais aussi pour le Combat d’hiver , cette étude du soir dans un internat, c’est une ambiance que je connais très bien et pour cause, moi j’étais interne à dix ans et cette pesanteur, cette tristesse, je connais ça.
M : Vous le racontez d’ailleurs dans Je voudrais rentrer à la maison .
JC : Oui. C’est un petit récit autobiographique de mon internat en sixième. Je voulais tellement rentrer chez moi, que je me disais, si je suis malade, je pourrai rentrer chez moi. Je voulais tellement être malade que je déclenchais de vraies maladies (angine, occlusion intestinale). Donc, on me ramenait chez moi, je guérissais, on me ramenait à l’internat je retombais malade. J’ai fait ça toute l’année et j’ai redoublé ma 6ème. En CM2, j’étais le premier de ma classe, le vaillant petit écolier de l’école communale et en 6ème, j’étais dernier. L’effondrement absolu.
J’aime bien « fourrer» dans mes romans du théâtre, de la poésie sans que ce soit déclaré. Tout est clandestin…
H : On sent que c’est une expérience qui vous a marqué. D’ailleurs, dans beaucoup de vos romans les enfants sont soit orphelins soit internes. Est-ce que ça a à voir avec votre expérience ?
M : Et le thème de la peur, de l’oubli qui revient aussi beaucoup dans vos romans…
JC : Je ne sais plus quel écrivain a dit cette phrase que je trouve très juste : «Une enfance heureuse, malédiction pour un écrivain». Ça ne veut pas dire qu’il faut avoir traversé des drames épouvantables. Mais on a besoin d’avoir traversé des épreuves, digéré, oublié peut-être. Moi, j’ai un internat dans la tête, ça c’est définitif. Et quelques autres choses aussi. Quand on se rencontre avec des collègues auteurs, on convient que chacun de nous a une ou deux obsessions qui viennent certainement de la petite enfance que l’on décline à l’infini. Pour moi, il y a un internat, l’idée de partir, et tous mes personnages s’en vont, soit parce qu’ils sont en quête de quelque chose soit parce qu’ils fuient. Le plus souvent en quête. D’autres obsessions sont plus anecdotiques. Quelqu’un m’a dit un jour «Mais pourquoi est-ce que tu mets du riz au lait dans tous tes romans ?». Alors j’ai cherché et effectivement, dans mes romans, il y a au moins huit fois du riz au lait. Sans doute qu’un jour j’étais triste et que ma mère m’a fait du riz au lait pour me consoler.
H : Dans vos différents romans, vous attachez beaucoup d’importance aux contes, et aux mythes : Barbe bleue, Orphée, Eurydice dans Terrienne ; Le petit poucet dans L’enfant Océan . Est-ce un besoin de transmission ? Un clin d’œil à vos lectures de jeunesse ?
JC : Lectures de jeunesse non, car jusqu’à l’âge de dix ans je pense avoir très peu lu, à part le journal de Spirou auquel on était abonnés mon frère et moi. Et la page des sports du journal La Montagne . Le premier livre qui m’est tombé dans les mains, à l’internat, c’était Robinson Crusoé . Je l’ai lu trois fois d’affilée. Mais je crois que je vivais dans un décor de conte : une ferme au fond du fond de la France profonde en Auvergne, on était à 1 km du village, dans un ravin. J’ai passé toute mon enfance dans ce trou là : les bois, la nuit noire, la neige abondante l’hiver, des choses qui avaient une épaisseur de conte. Donc, les contes pour moi ne sont pas des lectures d’enfance, ce ne sont pas des clins d’œil non plus c’est beaucoup plus que ça. Les contes nous décollent un peu de notre quotidien, ils apportent une note de merveilleux qui manque dans la vraie vie.
M. : Et de même que le conte est faussement dit pour la jeunesse, est-ce que vous pensez que vos romans, qu’on dit «jeunesse» ne le sont pas vraiment ?
JC : Là j’ai toujours envie de dire joker. En écrivant, je pense très peu «jeunesse». J’essaye d’écrire une histoire qui va plaire à tout le monde. Que ce soit accessible comme un cadeau. Mais je ne veux pas faire de concession à l’ambition littéraire, ou au traitement du sujet. C’est un mélange qui n’est pas facile à tenir mais ça me plaît bien. Je suis publié en jeunesse mais j’ai bien conscience d’avoir un public plus large que ça. D’ailleurs, le courrier que je reçois de lecteurs, par mail souvent maintenant, c’est 50% d’adultes.
Question de la salle : Des bibliothécaires ?
JC : Des bibliothécaires, oui, des documentalistes, des mamans, des papas. Plus les mamans. Et quelquefois on est obligé de faire beaucoup plus que simplement répondre. Une fois, une jeune lectrice de treize ans m’a écrit, à propos du Combat d’hiver : « J’ai aimé le roman mais je ne comprends pas comment vous avez pu faire mourir Milos. Vous avez la responsabilité de vos personnages ». Donc je lui réponds en la remerciant, en lui expliquant pourquoi et l’affaire est close pour moi. Elle m’a répondu « Jusqu’à la page 212 ça va, après non », alors elle a réécrit la fin de l’histoire avec Milos survivant.
H. : Effectivement vous avez tendance à faire disparaître vos héros brutalement, notamment dans Terrienne .
JC : C’est à cause de ma femme. Je vous explique. Quand j’écris un roman, je ne sais pas où il m’entraîne. Je le fais lire à ma femme et à ma fille, à mesure que je l’écris. Pour Terrienne , elles ont toutes les deux marqué une sorte de petite gêne par rapport à ce couple (Anne Collodi, 17 ans, et EtienneVirgil, 71 ans). Et donc j’ai réglé le problème d’une façon extrêmement expéditive. Je suis désolé.
Lecture par Jean-Claude Mourlevat d'un extrait de Terrienne
H : Il faut savoir que le vieil homme en question, Virgil, est un écrivain, en panne d’inspiration, un peu désabusé…
JC : Oui. Le mot n’est pas prononcé mais je le pense un peu dépressif. Son dernier livre vient d’être publié, il sait bien qu’il est mauvais.
La salle : Mais vous aviez quelque chose de fort là, il n’aurait pas dû mourir.
JC : Ils passent tous les deux, l’homme et la jeune fille, dans un monde parallèle et ils vont se trouver désemparés. Et là elle lui pose une question qui va signer son arrêt de mort : «Si c’était dans un de vos romans, là, tout de suite, qu’est-ce qu’on ferait ? On continuerait à errer dans cette ville ?». Et il lui répond : «Non, non, sûrement pas. Là, je crois, il faudrait qu’il se passe quelque chose de complètement inattendu, à quoi les deux ne pourraient pas s’attendre, ni le lecteur, ni même l’auteur». Et à la page suivante, il passe par la fenêtre.
La salle : C’est très violent parce qu’on entre en sympathie avec le personnage et d’un seul coup il est défenestré. La mort est violente.
JC : Ce serait insupportable s’il n’était plus du tout question de Virgil dans la suite du roman. Mais ce n’est pas le cas, il pèse encore, elle pense à lui. Et il fallait que je fasse de la place pour Bran. Vous, vous êtes en colère mais les ados sont assez contents de voir Anne avec Bran plutôt qu’avec ce vieil homme.
H : C’est un roman très écologique. Avoir imaginé ce monde parallèle qui est absolument inhumain, où il n’y a pas de sentiments, aseptisé, était-ce une manière de montrer que la vie sur Terre est précieuse ?
JC : Oui, bien sûr. Anne se retrouve dans ce monde où il n’y a ni maladies, ni accidents, ni microbes et où on meurt d’ennui, elle prend conscience de ce qu’elle est, c’est-à-dire une Terrienne, avec son épaisseur, ses sentiments, et les spaghettis bolognaises. C’est un hymne à notre Terre. Je m’en suis rendu compte en écrivant le roman. Ce n’était pas mon objectif. Quand on me demande ce qu’est Terrienne , je dis « C’est un roman de science-fiction écrit par un type qui n’y connaît rien ».
M : Pouvez-vous nous parler de l’importance de la musique dans l’écriture de vos romans ?
JC : Oui. Pour Terrienne c’est Philip Glass , compositeur américain de musique contemporaine répétitive. Il a fait beaucoup de musiques de films, dont une somptueuse pour le film The hours . Pour chaque roman que j’écris, j’ai besoin de trouver la musique qui va avec. Et c’est seulement quand j’ai cette musique que je peux vraiment m’engager dans l’écriture et je l’écoute en boucle jusqu’à la fin de l’écriture. La musique m’aide à me remettre dans le roman, plutôt que de lire les trois derniers chapitres, il me suffit d’écouter cinq notes et le cerveau est tout de suite replongé dans l’univers du roman.
La salle : Est-ce que vous écoutez une musique et ça vous inspire une histoire ou est-ce qu’en écrivant le roman vous avez déjà une idée de musique pour coller à cette histoire ?
JC : Oui, j’ai une idée de l’histoire. Pas un scénario mais un univers. Je sais si je m’engage dans quelque chose qui va être très vif, joyeux et bref ou bien si ça va être quelque chose de plus lent, de plus grave. Il faut alors que je trouve la musique qui va avec. Pour le Combat d’hiver , c’était Kathleen Ferrier , chanteuse lyrique contre alto britannique morte dans les années 50. Pour L’enfant Océan , j’ai écouté les Suites pour violoncelle seul de Bach. Cela vous aide à vous élever, ça vous rend meilleur, mais il faut être très prudent parce que ça peut vous donner aussi l’illusion que vous êtes bon alors que c'est la musique qui est bonne !
M : Mais, une fois le livre écrit, vous ne pouvez plus écouter vos cd comme avant alors ?
JC : Non, en effet, pour moi Philip Glass, c’est définitivement Terrienne .
La salle : Parmi vos romans, lequel préférez-vous ?
JC : Quand on me demande ce que je préfère parmi tout ce que j’ai écrit, suivant l’humeur, je dis Le combat d’hiver , ou La rivière à l’envers , et aussi souvent La balade de Cornebique parce que j’y suis très attaché. La couverture est vraiment très enfantine, trop à mon goût. Et la musique là, c’était Woody Guthrie , un chanteur folk.
M : De temps en temps, dans vos romans, vous insérez des histoires dans l’histoire. Pourquoi ?
JC : Il peut y avoir une motivation de raisonnement mais le plus souvent, c’est plus une question de rythme, pour faire des ruptures. Le roman s’auto -construit mais quelquefois, par instinct, je sens un besoin d’accélérer, d’aller voir ailleurs, de laisser un personnage pour aller en voir un autre. Tout ce que j’écris dans mes romans, ça ne m’est pas vraiment dicté par mon intellect, j’y vais beaucoup plus à l’instinct, ça ne m’empêche pas de raisonner, mais je ne sais pas faire un plan, le construire, le penser. Ce que je préfère c’est imaginer une situation de début qui me plaise et tirer le fil de l’histoire.
La salle : Est-ce que vous revenez sur ce que vous avez écrit ?
JC : Ce qui se passe très souvent, c’est que j’avance dans mon histoire, et je bute, je repars en arrière et je modifie un petit truc. En fait, j’avance, je recule, je fais des petits réglages mais je ne remets jamais en question un chapitre entier, ce sont souvent des points de détail.
H : Vous nous avez expliqué que vous n’aviez pas de scénario, pas de plan, mais votre idée de départ, d’où vient-elle ?
JC : Ça part de choses, parfois tellement petites, que les gens ne le croient pas. Pour Terrienne , c’est cette route D8 entre Saint Etienne et Montbrison que j’emprunte souvent. Ça part simplement de là. J’ai du mal, une fois que le roman est en cours d’écriture ou écrit à détricoter le processus de création. En tout cas, je peux hésiter pendant des semaines ou des mois entre deux ou trois projets, et ça m’angoisse d’ailleurs. C’est ce qu’il y a de plus dur dans ce que je fais. C’est l’angoisse du prochain. Au point que j’ai un peu le complexe de l’imposteur, les gens «rigolent» mais c’est la vérité, c'est-à-dire qu’à chaque fois qu’un roman est fini, je suis infiniment heureux, je suis le plus heureux des hommes, ça dure à peu près trois jours puis la question terrible arrive : « Et maintenant ? Le suivant, c’est quoi ?». Je n’ai aucune réserve. Mes tiroirs sont vides.
M : Dans un article de la revue Lecture Jeune vous dites que, avant Le combat d’hiver , Gallimard vous a mis dans les mains, et ce n’était pas innocent, Les royaumes du Nord de Philipp Pulman…
JC : Oui, parce que, quand je suis passé de Pocket à Gallimard, j’ai écrit pour eux, en premier, La balade de Cornebique . L’année suivante, La troisième vengeance de Robert Poutifard . Les éditeurs, quand vous leurs dites «Je suis en train d’écrire une comédie», ils sont contents parce qu’il y a peu de textes vraiment drôles et bien troussés. Pourtant, ils m’ont encouragé à aller vers des textes plus longs et ils m’ont effectivement mis dans les mains Les royaumes du Nord de Philipp Pulmann, sous-entendu «Prends-en de la graine mon p’tit gars». J’ai alors essayé d’écrire un roman plus ambitieux, avec plus de personnages, et j’ai commencé à imaginer Le combat d’hiver . Puis Le Chagrin du roi mort et Terrienne .
H : Ces trois romans sont très cinématographiques. Est-ce que cela vient de votre expérience de metteur en scène ?
JC : Oui, sans doute. C’est vrai que j’ai besoin de voir les scènes que j’écris, de voir les personnages, pas forcément physiquement, je ne saurai pas bien les définir physiquement mais leur positionnement. Quand j’écris un dialogue, j’ai besoin d’entendre les silences. Parce qu’on peut lire tout en enfilade, mais ça n’a plus du tout le même poids. Quand j’écris le dialogue, ça se rapproche pour moi du théâtre, j’imagine le ton de leurs voix, les silences, les sous-entendus. Après, le lecteur…
Nous, on ne sait jamais comment les gens lisent. Moi, j’ai vécu une fois une expérience qui m’a troublé. Je prends le train, je m’assois et s’installe, là, en face de moi, une jeune fille, seize ans, elle met la main dans son sac et elle tire L’enfant Océan
. Je la regardais lire. Des fois, elle regardait dehors, le paysage. Et je me disais «Mais est-ce que ça l’ennuie tellement ? Ou bien est-ce que ce qu'elle lit l'entraîne dans d'autres pensées ?» À un moment, elle a regardé les dernières pages et j’avais envie de dire «Non, non». Et le mystère reste de savoir comment elle l’a lu. Pourquoi le même livre, dans les mains de quelqu’un est un bijou et dans les mains d’un autre presque rien. Un bon plat, il y en a un qui le fait et un qui le mange. Il faut être deux. Je suis vraiment sensible à ça, au chemin que font les lecteurs parce que parfois ils font un long chemin.
Je suis vraiment sensible à ça, au chemin que font les lecteurs parce que parfois ils font un long chemin.
La salle : Est-ce que l’univers germanique, la mélancolie, la musique germanique vous nourrissent ?
JC : Oui, mes études d’allemand m’ont fait connaître quelques grandes œuvres notamment Kafka qui est mon grand frère de littérature. Je suis attiré par l’Europe centrale, le noir et blanc, les choses un peu sombres. Je ne suis pas sûr d’avoir envie d’y vivre mais il y a quelque chose qui me fascine là dedans.
H : Vous avez beaucoup d’empathie pour vos personnages…
JC : Il y a une période de deuil à faire, on a passé un an avec des personnages et un jour on les quitte. Quand j’envoie le manuscrit à l’éditeur je suis content mais le lendemain, j’ai à nouveau envie de m’asseoir à la table du bureau et puis non c’est fini, ils sont partis. Au début, j’ajoutais toujours aux envois postaux de mes manuscrits une petite note «Prenez en soin» donc oui il y a de l’empathie. Au bout du compte, mes héros ont tous le même noyau dur. C’est un même héros qui prend des avatars différents. Je leur attribue beaucoup de qualité, ils ne sont pas forcément très intelligents mais, à coup sûr ils ont une très grande humanité. J’adore les méchants parce qu’ils sont plus amusants à mettre en scène mais j’ai toujours plaisir à ne pas les confiner dans leur rôle de méchant, à les rattraper un peu.
H : Pouvez-vous nous parler de votre activité de traducteur ?
JC : Je dis très rarement que je suis traducteur. Entre chacun de mes romans écrits, j’en traduis un. Le seul que j’ai choisi c’est Jim Bouton de Michael Ende. J’adore traduire parce qu’en comparaison de l’écriture c’est les grandes vacances. C’est technique mais il faut surtout être bon dans la langue d’arrivée. Alors que l’écriture est un effort violent. Peut-être aussi que je n’ai jamais eu à traduire de choses trop complexes, délicates. Je traduis des romans jeunesse qui ne présentent pas de grosses difficultés.
H : Comment arrivez-vous à faire la part entre votre style et celui de l’écrivain ?
JC : Je ne suis pas très sûr de le faire bien. Tout le monde est content, trouve mes traductions excellentes mais peut-être que je les tire vers ce que j’aime. Ce qu’il faut comprendre c’est la musique, l’univers d’un auteur.
La salle : Quels sont vos projets actuels ?
JC : C’est une période où je suis vraiment à la croisée des chemins. Cela fait huit mois que je tergiverse. J’ai écrit des petites choses qui me donnent envie de continuer. Je vais voir…
La salle : Vous avez choisi votre musique ?
JC : Non pas encore.
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