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Pistes d'analyse des films documentaires de Frederick Wiseman

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  • 23-06-2016
  • Mois du doc 2016

Focus sur Frederick Wiseman, sa filmographie, ses méthodes de travail, sa perception du cinéma, pour préparer le mois du doc 2016

En avant pour le Mois du film documentaire 2016 !

C'est maintenant un rendez-vous annuel en Seine-et-Marne : pendant deux jours au mois d'avril, les bibliothécaires, professeurs, médiateurs culturels se retrouvent pour deux journées d'immersion dans l’œuvre des réalisateurs qui seront mis à l'honneur en novembre suivant dans le cadre de la manifestation nationale du Mois du film documentaire.

C'est l'occasion de se plonger dans les filmographies des réalisateurs en compagnie de Guy Baudon et Françoise Marie, documentaristes addociens. Ils nous présentent les auteurs, nous guident dans la filmographie de chacun, explorent avec nous les thèmes abordés, aiguisent notre regard aux choix cinématographiques effectués, nous révèlent les coulisses de la confection d'un film documentaire.

Pour ceux qui n'ont pas pu assister à ces deux journées intenses ou qui souhaitent explorer les films présentés -et plus-, voici un arrêt sur image bienvenu.

Coup de projecteur sur Frederick Wiseman

Sa biographie et sa démarche


Frederick Wiseman commence par enseigner le droit à Harvard et à l'Université de Boston. C’est en 1967 qu’il signe son premier documentaire, Titicut Follies, dans un hôpital pour criminels psychopathes. Cette première réalisation inaugure pour le réalisateur une longue succession de documentaires, abordant des sujets divers et n’épargnant aucune institution. Il décortique successivement les milieux de l’éducation ( High School, 1968), des forces de l’ordre ( Law and Order, 1986), de la santé ( Hospital, 1970, et Near Death, 1989), des tribunaux pour mineurs ( Juvenile Court, 1974) et de l’aide sociale ( Welfare, 1975).

Dans les années 80, Frederick Wiseman aborde l'influence de la société de consommation américaine dans le monde avec Aspen (1991), Sinai Field Mission (1978), Model (1980), et The Store (1983). Il s’attarde également pendant un an sur l’intégration des personnes handicapées au sein de la société. Tout au long de sa carrière, le documentariste se consacre à de nombreuses reprises au thème de la violence dans les rapports humains, par le biais de la guerre ( Basic Training, 1971, Manoeuvre, 1979, Missile, 1987). Avec Domestic Violence (2001 et 2002), il propose au spectateur une plongée au cœur des violences familiales.

2016 est en quelque sorte l’année Wiseman, avec l’édition de deux volumes de ses œuvres chez Blaq Out, par ordre chronologique.

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Sa filmographie

Françoise Marie, réalisatrice et membre de l'association Addoc, a tour à tour présenté la démarche de Frederick Wiseman, replacé les films dans leur contexte, donné des pistes de réflexion et attiré notre attention sur les éléments à ne pas manquer, puis à approfondir pour préparer le mois du film documentaire de cette année.

A nous de jouer !

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Titicut Follies


(84', 1967)

Les conditions de vie dans la prison d’État de Bridwater (Massachusets), réservée aux criminels malades mentaux. Premier film de Wiseman, interdit aux États-Unis pendant 24 ans.

Frederick Wiseman a découvert et visité les lieux avec ses étudiants en droit avant de venir y tourner son premier documentaire, censuré aux États-Unis. Dès ce premier film fondateur, il met en place une technique qui lui est propre pour dépasser les idées reçues et réduire au maximum la subjectivité : il passe beaucoup de temps avec ses protagonistes avant le tournage, ce qui a tendance à leur faire oublier la caméra ; il détermine son sujet pendant le montage, n'utilise pas la voix-off ni les commentaires, étale ses films dans la longueur (souvent plus de trois heures) et privilégie le plan-séquence. De l’épaisseur est donnée aux patients grâce à la qualité de l’écoute de Wiseman. Il fait partie de ces cinéastes héritiers du cinéma direct, qui font confiance au réel : il se passera nécessairement quelque chose. Il relance l’imagination du spectateur pendant ces séquences longues en lui offrant de découvrir au fur et à mesure le réel sans lui imposer une interprétation. Sa méthode consiste en un repérage minimal, quasi-inexistant : le film en lui-même est repérage. Il choisit toujours un lieu potentiellement intéressant : un cadre clos, souvent institutionnel, dans lequel il observe les relations humaines.

=> Articles et critiques sur Universciné.com

Le saviez-vous ? Martin Scorsese avoue s’être inspiré de Titicut Follies pour tourner Shutter Island.

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High School


(75', 1968)

Le système scolaire a pour objectif de transmettre un savoir, mais aussi un système de valeurs, d'une génération à une autre. High School nous montre comment ce conditionnement social opère.

Le début du film pose des clés de compréhension sur Wiseman et sa méthode de travail : il suffit d’une immersion dans les lieux pendant un ou deux mois, de présenter le matériel cinématographique à l’équipe enseignante, de connaître les horaires et les lieux. L’extrait visionné prend place en fin de film. C’est une critique de la société, mais elle s’opère par le biais du montage. La scène est filmée de loin avec de très gros plans. Habituellement, le zoom est souvent ressenti comme voyeur mais pas ici : Wiseman nous donne envie de nous rapprocher pour capter au plus près cette belle réussite éducative qu’est la joie d’aller se faire tuer au Vietnam. La violence est en marge mais elle résonne. Le lycée apparaît ici comme une préparation au sacrifice de soi, et non un lieu d’épanouissement. D’autres moments dans High School montrent que la force est toujours du même côté et que l’administration a toujours raison. 
On retrouve encore une fois la confiance dans l’observation du réel, pas forcément pour dénoncer mais pour montrer. 

Pour Wiseman, tout doit être compréhensible par le montage. Dans son cinéma, il n’y a pas de commentaire, pas de musique additionnelle, pas d’explications, pas d’entretiens autres que ceux qui ont lieu entre deux protagonistes. Il tourne pendant trois à quatre semaines, puis monte ses films lui-même, seul, pendant un an. Au final, ses films durent entre 1h30 et 4h.

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Welfare


(167', 1975)

Wiseman filme un bureau d'aide sociale à New York et lève le voile sur l'Amérique des marginaux.

Welfare est considéré comme un des chefs-d’œuvre de Wiseman. L’extrait visionné montre une longue séquence qui parait se dérouler au fil de la conversation, tout en étant très montée. L’image est signée par le premier chef opérateur à avoir travaillé avec Wiseman, qui a un goût prononcé pour le portrait. La séquence montre la misère sociale, familiale, psychologique d’un couple qui demande de l’aide. On aperçoit la possibilité de mensonges de leur part, mais au final, les mensonges probables ne changent pas le fait qu’ils ont absolument besoin d’aide. Dans ce film, la parole est centrale : tant qu’on peut argumenter, il y a de l’espoir, de la vie. La négociation porte sur le fait de (sur)vivre. On note un grand sens de l’absurde dans cet extrait, qui ajoute à la complexité du réel et de l’humain. On perçoit les différentes strates présentes dans les films de Wiseman : les personnages vivent les choses directement, tandis que le spectateur a une distance supplémentaire. Il peut réfléchir à ce qu’il y a derrière le discours qui lui est donné à entendre.

Wiseman fait partie des premiers documentaristes à avoir l’idée de ne pas tenir la caméra mais le micro. Pour lui, la parole prime sur l’image. La caméra et le micro sont pour Wiseman des catalyseurs de la parole.

=> Articles et critiques sur Universciné.com

Le saviez-vous ? Public Housing (1998) a inspiré la série Sur écoute

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Juvenile Court


(144’, 1974)

Ce film montre le fonctionnement quotidien du tribunal pour mineurs de Memphis (Tennessee). Du vol, de la drogue, de la fugue à l’agression sexuelle, toutes sortes de cas sont examinés. Pour reprendre le mot de Michel Foucault, il s’agit chaque fois de sauver la société sans pour autant perdre les jeunes gens incriminés. En ne privilégiant aucun point de vue et en rétablissant, par le montage, « l’égalité cinématographique » de chacun, même si cette égalité n’a pas cours dans les rapports de force de la scène judiciaire, Wiseman défait l’ordre de l’institution.

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Law & Order


(81', 1969)

Les différents aspects du travail d’un service de police situé dans un quartier « chaud » de Kansas City (Missouri). Ni procès d'une institution répressive, ni fascination pour la violence, Law and Order est essentiellement un exposé sur la prévention policière, sur les compétences et les techniques d'un métier dont la préoccupation essentielle est de donner la réponse correcte à tout crime, à tout trouble de l'ordre public, en rapport exact avec sa violence. La dissuasion policière ne passe pas par l'usage de la force, mais par la persuasion, par une mise en scène théâtrale, par le déploiement répété de ses moyens, de son savoir-faire, en actes bien sûr mais surtout en paroles.

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Domestic Violence


(196', 2001)

« The Spring » à Tampa (Floride) est un centre d'aide aux victimes de la violence conjugale. Le film observe tous les aspects de la prise en charge du problème, depuis le bureau où arrivent les appels au secours, l'intervention de la police en urgence, l'accueil des femmes battues au refuge et l'enquête, jusqu'aux sessions thérapeutiques et activités scolaires pour les enfants en passant par les réunions du personnel. Peu à peu, les femmes, après des années d'humiliation, commencent une nouvelle vie.

Dans Juvenile Court, Law & Order et Domestic Violence, les idées préconçues sont mises à mal. Wiseman est un observateur qui fait réfléchir le spectateur, ce n’est pas un militant.

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Rendre compte de l'expérience ordinaire m'intéresse au plus haut point. Comme la violence conjugale est un aspect courant du comportement humain, il m'a semblé que c'était un bon sujet pour un film.

Frederick Wiseman

Primate


(105', 1974)

Ce film est une étude du comportement des singes en captivité, ainsi que de celui des chercheurs. Wiseman pose un regard d'ethnologue sur un centre de recherche, montrant l'ambivalence des chercheurs, entre inhumanité et relation affective avec les animaux.

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Meat


(113', 1976)

Meat est une étude, à la fois prévisible et inattendue, sur le plus gros centre d'élevage et de conserverie d'Amérique. Wiseman nous montre la vente aux enchères du bétail, les soins et l'alimentation des animaux ainsi que l'emmagasinage et la mise en conserve de la viande. Comme les précédents films de Wiseman, Meat est dérangeant, révélateur, surprenant - c'est un cinéma qui fait autorité.

Comme toujours, Wiseman traite le spectateur comme une personne intelligente capable de créer son propre faisceau de compréhension sans avoir besoin d'une narration. Il nous incite à nous poser des questions. Meat montre l’engraissement avant le passage à l’abattoir. 
Ces deux derniers titres ne sont pas des films faciles à regarder. 
Le sujet est « connu » mais il reste saisissant de voir un animal passer de la vie à la mort. 
L’action dure dix minutes dans son enchaînement : pas de geste sensationnaliste, fluidité du déroulement de la chaîne de montage. 
Il n’y a pas de rituel de la mort : les animaux sont totalement objectivés. 

Dans les films de Wiseman, il y a une tension entre ceux qui peuvent parler et les animaux, qui ne peuvent pas parler.

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Dans les années 80, Wiseman s’intéresse à d’autres institutions, celles du spectacle, les lieux de création, de représentation, de mouvement, de chorégraphie. Le lien entre les Arts du corps et le cinéma, qui met en scène des corps en mouvement, est évident pour lui. Car le documentaire est aussi un art visuel, pas seulement un art de la parole.

La Danse, le ballet de l'Opéra de Paris


(158', 2009)

Frederick Wiseman a installé sa caméra durant douze semaines au cœur de l'Opéra de Paris. Des ateliers de couture aux représentations publiques où brillent les étoiles, ce film nous entraîne dans les coulisses de la prestigieuse institution et montre le travail de tous ceux qui donnent corps à des spectacles d'exception.

C’est le film qui a fait connaître Wiseman au grand public. La curiosité a ensuite poussé les cinéphiles à « remonter » son œuvre jusqu’à ses premiers films. Rien n’étant aussi délicat à filmer que la danse, Wiseman rend hommage à cette beauté éphémère à la recherche de la perfection, grâce à la méthode qui a déjà fait ses preuves : une immersion totale dans cette institution fermée. Revers de la médaille : son regard d’amoureux silencieux trouve ses limites dans ce lieu où la parole cède la place au corps.

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Crazy Horse


(134', 2011)

Entrez dans les coulisses du temple mondial de la sensualité : le Crazy Horse. Pour son 39e film, Frederick Wiseman lève le rideau d’une troisième institution française après la Comédie Française et le Ballet de l’Opéra de Paris. Au cœur du plus avant-gardiste des cabarets parisiens, la caméra du documentariste américain suit le metteur en scène Philippe Decouflé et Ali Mahdavi, directeur artistique, qui réinventent les numéros de la célèbre revue de danseuses nues.

Comme dans La danse, la beauté formelle de ce Crazy Horse ne nuit pas à l’émotion. On retrouve le regard aiguisé et facétieux de ce cinéaste de 81 ans qui prend plaisir à filmer les corps au travail. On reste malgré tout un peu déconcerté face à l’absence de propos sociologique qui est habituellement la marque de fabrique du cinéma du réel. La complexité des rapports humains est également effacée, comme si les corsets fermés et les corps parfaits ne laissaient pas de prise à autre chose que l’admiration extérieure. Jamais les danseuses n’interviennent ni ne se livrent. Tout mériterait pourtant bien des commentaires.

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National Gallery


(174', 2013)

National Gallery s'immerge dans le musée londonien et propose un voyage au cœur de cette institution peuplée de chefs-d’œuvre de la peinture occidentale du Moyen Age au XIXe siècle. C’est le portrait d'un lieu, de son fonctionnement, de son rapport au monde, de ses agents, son public, et ses tableaux. Dans un perpétuel et vertigineux jeu de miroirs, le cinéma regarde la peinture, et la peinture regarde le cinéma.

C’est un film autour de la question du service public, comme nombre de ses autres films (il n’y a qu’à observer les titres choisis : High School , At Berkeley , Hospital , etc). Ce sont des institutions, auxquelles Wiseman pose des questions de politique culturelle. 
Ici, il entre dans le tableau, observe le détail sans se poser la question du format. Puis joue avec le montage pour dévoiler l’ensemble de l’œuvre. 
Il veut filmer les personnes qui regardent les tableaux : qu’est-ce que regarder ? 
La parole est donnée aux guides, aux pédagogues, aux restaurateurs, à tous ceux qui interviennent à un moment ou à un autre de la chaîne du musée. En les écoutant, le spectateur a l’impression qu’ils parlent de cinéma. 
Ce film repose les questions de base du documentaire, à savoir comment observer le réel et le réorganiser 
Il émerge, par le montage, une dramaturgie du réel. Le spectateur doit être patient. 
Dans National Gallery , certains propos peuvent être directement repris au compte de Wiseman. « Les tableaux changent. Je le sais, je viens tous les jours. » et « De loin il est très réaliste, mais lorsqu’on s’approche il devient abstrait ». 
Les sujets des films importent, mais il y a aussi un pas vers l’abstraction dans l’œuvre de Wiseman. Le cinéma est réaliste, mais provoque une réflexion sur les conditions de la création.

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Il existe un lien évident entre la transmission du cinéma et la transmission de la peinture. Wiseman observe les pratiques des médiateurs en général : qu’est-ce que rendre visible ? (dans National Gallery, voir l’atelier mené avec des aveugles). Wiseman opère de manière similaire : ne pas montrer mais brouiller, malaxer, remonter… car il y a de l’invisible dans le cinéma documentaire. 

In Jackson Heights


(190', 2015)

À Jackson Heights, arrondissement du Queens à New York, vit l'une des communautés parmi les plus diversifiées, tant au niveau ethnique que culturel, des États-Unis et du monde. On y trouve des immigrés de tous pays, d'Amérique du Sud, du Mexique, du Bangladesh, du Pakistan, d'Afghanistan, d'Inde et de Chine. Certains sont citoyens américains, d'autres ont la « carte verte ». Certains sont sans-papiers. Les gens qui vivent à Jackson Heights sont représentatifs de la nouvelle vague d'immigration en Amérique. Certaines problématiques du film - comme l'assimilation, l'intégration, l'immigration et les différences culturelles et religieuses - sont communes à toutes les grandes villes d'Occident. Le sujet du film, c'est la vie quotidienne des gens de cette communauté - leur travail, leurs centres communautaires et religieux, leurs vies politiques, culturelles et sociales - et le conflit entre le maintien des traditions de leurs pays d'origine et le besoin d'apprendre et de s'adapter aux valeurs et au mode de vie américain. C'est le troisième film de la trilogie de Frederick Wiseman sur les communautés, après Aspen et Belfast, dans le Maine. Dans ces films, comme dans tous ses films, il tente de brosser un large portrait de la vie contemporaine.

C’est le dernier film achevé de Wiseman. Il montre les changements invisibles à l’œil nu : les changements dans le quartier, les changements humains, les changements de conscience…

La durée des films est utile pour montrer le passage du temps et les changements qui surviennent.

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