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Le cinéma documentaire à l'affiche pour les collèges en 2017

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  • 03-03-2017
  • A Tout Doc collèges

Formation autour de deux films pour les collégiens : Être et avoir de Nicolas Philibert et Toto et ses sœurs d'Alexander Nanau

Un A Tout doc dans un collège : qu’est-ce que c’est ?

C’est une action culturelle proposée en priorité aux collèges ayant reçu une dotation dans l’année. En quelques mots, c’est une plongée dans le cinéma documentaire par le biais de deux films sélectionnés par la Médiathèque départementale. A Tout doc est un dispositif élaboré pour trois ou quatre classes. L’enjeu est de développer chez les jeunes un goût pour l’analyse de l’image et les sensibiliser au cinéma documentaire à partir d’un film. Le tout se décline en trois temps : un jour de formation pour les enseignants et bibliothécaires porteurs du projet, un temps d’immersion dans le film et d'analyse d’images avec un documentariste d’Addoc, puis la rencontre finale avec le réalisateur.

Pour en savoir plus sur les A Tout Doc collèges

Deux collèges dans l’aventure en 2017 :

Les collèges du Parc Frot à Meaux et Vasco de Gama à Saint-Pierre-les-Nemours sont inscrits cette année. Le mardi 31 janvier, Guy Baudon, documentariste de l'association Addoc, a fait une présentation critique des deux films retenus cette année : Être et avoir de Nicolas Philibert et Toto et ses sœurs d'Alexander Nanau.

Qu'est-ce que le documentaire ?


Documentaire et fiction

Dans le documentaire comme dans la fiction, le réalisateur transmet une histoire, cherche à emmener le spectateur. Lorsqu'il voit un film, ce dernier ressent quelque chose de fort qui lui permet de réfléchir par la suite : le bon cinéma donne toujours à penser.

Le film de fiction comporte un scénario, avec des séquences dialoguées et un lien avec un lieu. Il se décompose en trois grandes phases : l'écriture, le tournage des plans (Truffaut disait qu'un film de fiction français contenait environ 2000 plans), et le montage, nécessaire pour retrouver l’histoire inventée pendant l'écriture de scénario.

Le film documentaire ajoute à ces trois grandes phases l'enquête sur le sujet traité et la nécessité d'avoir un regard, un point de vue à partager. Il y a également une phase très importante de repérages : trouver les personnages du film et les enjeux qui les animent est fondamental. Le tournage d'un film documentaire d'une heure suppose des dizaines d'heures de rushes à visionner, et le montage de ces rushes est une phase primordiale : le film se construit au moment du montage car les situations ont souvent dépassé le cadre de ce qui avait été écrit lors de la rédaction du projet initial.


Documentaire et reportage

Ce qui caractérise le film documentaire, c'est le temps pris par le réalisateur. Réaliser un film documentaire, c'est tenter de révéler la relation que le cinéaste a développée avec les personnes réelles qu'il filme. Le film est fait pour toucher le spectateur et ouvrir sa réflexion, la transmission d'informations n'est pas l'unique but recherché. Souvent il faut que le réalisateur ait terminé son film pour en découvrir le sens profond, et le public peut aussi voir dans un film d'autres interprétations dont le cinéaste n'avait aucune idée avant la confrontation avec le public. Il y a donc autant de films que de spectateurs.

Le reportage, quant à lui, est entièrement basé sur la transmission d'informations (au départ le terme est appliqué au journalisme), et il use et abuse du commentaire pour expliquer ce qui se passe à l'écran. Le spectateur n'a aucune liberté, n'a pas la distance nécessaire à la réflexion, n'a d'autre choix que celui d'adhérer à ce qu'on lui dit.  


Extraits visionnés pour illustrer le documentaire

Lumière ! Le cinématographe 1895-1905

Entretien avec Anne Baudry, monteuse (film de travail de Guy Baudon)

Et la vie / Denis Gheerbrant - 1991

Quelques repères pour entrer dans les films de Nicolas Philibert et Alexander Nanau

Coup de projecteur sur Nicolas Philibert

nicolas philibert - nicolas philibert

Nicolas Philibert

Après des études de philosophie, il se tourne vers le cinéma et devient assistant réalisateur, notamment auprès de René Allio, Alain Tanner et Claude Goretta. En 1978, il co-réalise avec Gérard Mordillat son premier long-métrage documentaire, La voix de son maître. De 1985 à 1987, Nicolas Philibert tourne divers documentaires de montagne et d’aventure sportive pour la télévision puis il se lance dans la réalisation de long-métrages documentaires qui seront tous distribués en salles et qui témoignent d'une grande diversité dans son approche documentaire. En 2001, il réalise Être et avoir qui rencontre un immense succès auprès du public. Ses films suivants le conduiront sur les traces du tournage de  Moi, Pierre rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère... de René Allio, à la ménagerie du Jardin des Plantes de Paris, et dans les coulisses de Radio-France .

Filmographie de Nicolas Philibert

J’aborde le montage d’une manière très musicale. Cela ne veut pas dire qu’il y a beaucoup de musique dans mes films - il y en a très peu, au contraire - mais je suis extrêmement sensible aux sonorités, au grain des voix, aux intonations, aux accents... La façon de parler des personnes filmées compte au moins autant, si ce n’est plus, que le contenu même de ce qu’elles disent.

Nicolas Philibert

Être et avoir de Nicolas Philibert (2002)

Les treize élèves de l'école primaire du petit village auvergnat de Saint-Etienne-sur-Usson, âgés de 3 à 10 ans, sont regroupés dans une classe unique. Leur instituteur, Georges Lopez, adepte des méthodes traditionnelles, les accueille tous les matins. Dehors, il neige. Dans la chaleur de la classe, les petits commencent par une leçon d'écriture. Puis l'instituteur passe à la dictée, pour les plus grands. Les jours s'écoulent. Les enfants apprennent à faire des crêpes ou s'en vont faire de la luge en groupe. Le soir, Georges Lopez corrige les cahiers. Les parents des enfants se mêlent des devoirs ou font part de leurs inquiétudes au maître. 


Être sensible aux indications données par les premières minutes du film

  • Il s'écoule 6 minutes 30 secondes avant qu'on entre dans le cœur du sujet : la classe. Les images précédents servent à poser le cadre : une région rurale, un climat rude, des habitants isolés. Les vaches guidées par les fermiers peuvent symboliser les élèves guidés par leur maître. 
  • Le choix de la classe : Nicolas Philibert a cherché la classe unique correspondant à son projet pendant de nombreux mois. La salle de classe vide pendant la tempête de neige se pose comme un lieu protégé des tourmentes extérieures, où on pourra apprendre à son rythme, comme les tortues qui s'y déplacent lentement. 
  • Le tournage a duré dix semaines et il en a résulté 60 heures de rushes. Les documentaristes s'attachent à la vie quotidienne, pas au sensationnel. Tous les enfants sont filmés sans différenciation, Nicolas Philibert observe mais ne juge pas.


Astuces de réalisateur

  • Travail important réalisé sur le son pour montrer le calme, la sérénité dans la classe après la tempête.
  • Sans voix-off ou sans commentaire écrit, comment faire prendre conscience au spectateur du temps qui passe dans un lieu clos ? Le montage permet la mise en place de rythmes détectables par le spectateur attentif : on sait qu'une journée s'est écoulée lorsqu'on voit le maitre corriger ses copies le soir, qu'on voit les enfants entrer dans la salle ou qu'on revoit la voiture qui procède au ramassage scolaire.
  • L'acceptation de l'équipe par les personnes filmées. Les enfants ont été mis au courant du projet de film et ont préalablement rencontré l'équipe composée de quatre personnes.
    - La caméra, très proche des enfants, est intégrée mais n'est pas oubliée (regards caméra fréquents). Certains cadres, très travaillés et délicats, placent l'instituteur entre l'enfant et la caméra pour ne pas entrer dans la sphère privée de l'élève qui raconte ses cauchemars.
    - Le maître fait répéter certaines choses pour la caméra : il parle aux élèves et au spectateur dans une sorte d'auto-mise en scène qui replace les éléments dans leur contexte. L'instituteur ne joue pas un rôle différent de celui qu'il tient habituellement, il est seulement plus attentif à ce que tout soit compréhensible par les personnes extérieures à la classe. C'est ce qui autorise à dire que les personnes filmées dans le cadre de films documentaires sont elles-mêmes, mais "en mieux".

Coup de projecteur sur Alexander Nanau

Alexander Nanau

Alexander Nanau est un réalisateur allemand né en Roumanie. Il a étudié la réalisation à l’Académie du film et de la télévision de Berlin (DFFB). Son premier film documentaire qui était un film d’école, Peter Zadek inszeniert Peer Gynt (2006), est sorti en salles en Allemagne et en Autriche. Son téléfilm documentaire The World According To Ion B est récompensé d’un Emmy Award en 2010 et a voyagé dans plus de 50 festivals à travers le monde. Toto et ses sœurs est son deuxième long métrage, primé dans différents festivals. 

Toto et ses sœurs d'Alexander Nanau (2014)

C'est l'histoire singulière d’une famille, celle de Totonel (10 ans) et de ses sœurs, Ana (17 ans) et Andrea (15 ans). Pendant que leur mère est en prison, Toto apprend à lire, écrire et danser, tandis que ses sœurs essayent de maintenir l’équilibre familial dans un monde qui a oublié depuis longtemps ce que devrait être l’innocence de l’enfance. Ce documentaire d'Alexander Nanau jette un regard unique, intense et profond sur la vie d'une famille rom en marge de la société. Un drame fait de hauts et de bas, comme seule la vraie vie peut en écrire.

Remarques suscitées par le film

  • Le titre du film. Ce choix n'est jamais anodin. Que nous dit celui-ci ? Au fur et à mesure de l'avancée du documentaire, on s'aperçoit que le  véritable personnage principal est peut-être Andrea plus que Toto, c'est elle qui porte toute la responsabilité familiale sur ses épaules.
  • Débat sur les frontières poreuses entre fiction et documentaire.
    - Le doute est ici entretenu par le fait que le réalisateur masque sa présence au maximum : pas de dispositif documentaire visible, pas de voix-off ni de recadrages soudains pour suivre l'action, etc. Tout est pourtant authentique, même si ce qui est montré est difficile à voir ou à concevoir pour nous adultes.
    - La fin du film, rude dans les relations familiales qu'elle montre, fait définitivement basculer Toto et ses sœurs du côté du documentaire : la maturité durement acquise d'Andrea la met dans la position de l'adulte face à sa mère, Toto endormi refuse d'aller dans les bras de sa mère qui continuera, de retour chez elle, à purger sa peine à travers le regard de ses propres enfants.
  • L'enchainement des plans en début de film permet au spectateur d'avancer petit à petit dans l'histoire, de découvrir les personnages et leurs relations par lui-même, jusqu'à traverser le film sans s'en rendre compte.
  • La maitrise du cadre permet de montrer les faits sans les juger, et de laisser une grande place au spectateur.
  • Des choix de cadrages forts.
    - Dans la scène où Andrea, de dos, pleure face à une éducatrice dont on ne voit que l’œil attentif, on touche à la justesse des choix faits par le réalisateur. On ne voit pas le visage de la jeune fille pour respecter son intimité et ce regard intense de l'éducatrice nous montre l'intensité du moment et de leur relation. La distance et l'axe sont excellents pour rendre compte de la situation sans voyeurisme. Le cadre est très maitrisé (mise en valeur des éducateurs, respect de l’intimité d'Andrea, relations entre les deux sœurs).
    - Au tribunal, lors de la comparution de la sœur ainée, le jeu de regards entre les deux jeunes filles est magnifique et montre à quel point elles appartiennent désormais à deux mondes différents, tout en étant filmées dans un même plan porteur de sens, qui dit la présence et l'altérité.
  • La présence d'un cadre dans le cadre : on oublie qu'on est dans un film tant la caméra se fait discrète, sauf lorsque le cadre change. C'est le cas lorsqu’on visionne les archives de la police (mention en haut de l'écran, justification de la scène dans le déroulement du film) et des séquences filmées par Andrea, qui foisonnent de regards caméra, de commentaires sur l'image et la mise en scène.

C’est [...] pour ça que j’ai prêté un caméscope à Andrea. En se filmant eux-mêmes, ces enfants ont été amenés à réfléchir à leur propre histoire, à se voir autrement, à mettre un nom sur leurs émotions et à prendre conscience de leur valeur… C’est indispensable pour construire quelque chose.

Alexander Nanau 


  • L'importance du mixage dans les moments calmes et les plans fixes "silencieux" au palais de justice, dans le train, en prison, le calme qui apporte des respirations bienvenues est rendu par un travail important sur le son. Il y a également beaucoup de plans fixes qui ancrent le film, lui donnent du sens : les gros plans sur les visages concentrés d'Andrea et Toto à l'école (la seule structure qui leur redonne leur place d'enfants), la scène majeure du film où Toto observe intensément les danseurs sur scène.
  • L'apparition tardive de la musique dans le film. Pas besoin de musique pour souligner le propos de ce film, la réalité filmée sans fard est déjà bien assez rude. La musique n'apparait qu'en fin de film, lorsque les enfants jouent dans la neige et peuvent enfin se comporter comme des enfants. C'est un moment de repos et de bonheur bienvenus.

Animer un débat après un film documentaire


Se faire confiance... et faire confiance au public !

Tout spectateur, même sans connaissance cinématographique, a ressenti quelque chose face à un film. Chacun est libre de ses interprétations, il n'y a pas de bonne ou de mauvaise réponse en cinéma. Le débat qui suit le visionnage d'un film est davantage un lien entre le spectateur et le film. Si le film est bon, il est porteur de toutes les questions, et de toutes les solutions en même temps. Plus le film est riche, plus les interprétations possibles sont nombreuses. La seule mission du médiateur est de veiller à ce que le débat porte sur la forme, et ne soit pas ramené au seul fond.

Pour parler d'un film, il faut donc faire confiance à ses sensations de spectateur, à son état du moment. Pour être à l'aise, il est préférable d'avoir vu le film plusieurs fois, et de l'apprécier : on parle toujours mieux des films qu'on aime. Pour lancer un débat on peut mémoriser les premières images du film. Aucun choix n'étant anodin, se demander pourquoi un film qui commence sur tel type d'images peut enclencher une réflexion. On peut également mémoriser les séquences qu'on a appréciées pour pouvoir les retranscrire au public et partager des impressions. On peut préparer la séance en réfléchissant aux liens qui existent souvent entre les premières et les dernières images du film. Créer des passerelles avec d'autres films qu'on connaît bien et qu'on apprécie peut se révéler intéressant. Et parfois, les scènes les plus difficiles à appréhender se révèlent porteuses de sens et d'intérêt et suscitent les débats les plus riches.

A vous de jouer !

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