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Un oulipien peut en lire un autre

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  • 19-09-2016
  • Carnets de lecture

Un oulipien peut en cacher un autre

Carnet de lecture 44

De JR à JJ : quand l’un relit l’autre

jj et JR

Jacques Jouet et Jacques Roubaud

Aujourd’hui, je connais plus sérieusement deux oulipiens : Jacques Jouet (qui signe ses messages par « JJ » et Jacques Roubaud (qui signe ses messages par JR). J’ai connu JR avant JJ. Ma première rencontre avec JR date d’une épreuve de concours, seul détail qui me sied de garder en mémoire tant je déteste les concours. Cette fois-là, pour mon plus grand bonheur, Le grand incendie de Londres était au programme et aucun candidat n’osait choisir ce texte. J’avais dans ma grande naïveté aimé ce récit au point de décider que je passerai le reste de ma vie professionnelle à mettre en valeur cette oeuvre auprès des lecteurs que je croiserai...Je n’ai jusqu’à présent pas failli à cette promesse. JR arrive donc en premier dans ma vie de lectrice et je pourrai dire qu’il ne me quittera jamais. JJ est une rencontre plus récente mais une vraie rencontre. Et voilà que s’annonce, un peu provoqué par moi, un échange public entre ces deux lascars...JJ s’est lancé pour cette occasion, ou pas, dans la relecture du projet de JR : relire tous ces volumes en ayant en arrière plan La Recherche du Temps perdu. Programme stimulant ! J’avais, l’été dernier, pris pour engagement, de moi à moi, de lire la Recherche dans sa continuité, engagement tenu que partiellement, je l’avoue. Mais ce nouveau défi lancé par JJ me séduit. J’ai trois mois pour reprendre les récits roubaldiens. Je les possède évidemment tous dans ma bibliothèque. J’ai dû seulement racheter le fameux Incendie, l’ayant prêté dans ma soif de transmission et ne l’ayant jamais récupéré. Mon nouvel exemplaire a toutefois gagné en valeur symbolique : il vient de la librairie de Tulle, lieu roubaldien par excellence.

Le grand incendie de Londres en face à face avec la Recherche

nuage jj et jr


Me voilà donc dans le tome 1 du projet qui n’est pas le Projet de JR. Si la Recherche est le grand projet proustien, Le grand incendie de Londres et ses récits ultérieurs ne seront jamais le Grand Projet roubaldien, celui-ci ayant été abandonné par JR himself. Ce que nous lisons est, pour simplifier, le projet du Projet. Dès le départ quelque chose dérape ou ne semble plus possible, après Proust. Un rêve initiateur annonçait pourtant à JR le Projet comme futur mais le temps passant, le Projet avec un grand « P » se révèle impossible. Seuls désormais, contournements et déviations permettront à JR de s’en tirer et le projet devient projet avec un petit « p ». Je relis donc ce début du projet qui n’est pas le Projet et cher JJ, votre plan de lecture aiguise mon esprit à traquer les similitudes proustiennes. Point de paperolles à première vue mais des incises et des bifurcations. JR aimerait que la lecture puisse se faire dans une vision globale où zones noircies par l’écriture seraient reliées par des fils de couleur, le tout formant une étoffe murale de papier, n’est-ce pas là un clin d’oeil à Proust, une autre façon de dessiner la carte du tendre de la mémoire ? Les paperolles ne se déplient plus mais la carte se déploie toujours. Le « Longtemps je me suis couché de bonne heure » fait place au « Longtemps je me suis levé de bonne heure » et le manque du baiser maternel au manque plus cruel encore créé par la mort de la femme aimée. La démarche proustienne pose la fin au début de la démarche d’écriture et se développe dans l’entre deux pour rassembler deux moments éloignés de l’histoire. Chez JR, la fin ne semble pas première, la prose se déverse « sans filet », à partir du rituel des heures d’avant le lever du jour, sous la lampe. Tous les jours, JR déroule le fil de la mémoire et ne revient pas ensuite sur les lignes écrites. Pourtant quelque chose dit qu’il sait où il va, comme chez tout oulipien qui se respecte, mathématique et poésie sont deux puissantes meneuses de jeu.

Du café soluble Franprix à la tisane de Combray

bol tisane


J’ose, encouragée par vous, Jacques Jouet, d’autres parallèles faciles qui ne manquent pas de drôlerie. La tisane proustienne dans laquelle trempe la fameuse madeleine devient chez Roubaud un café soluble de la marque Zama Filtre, acheté en verres de deux cents grammes au Franprix de Saint-Paul dans lequel trempent des petits beurres, la confection de la gelée d’Azeroles supplante par le frisson qu’elle émet les exploits culinaires de Françoise, le minervois les paysages de Balbec...et le lit de cuivre la chambre du grand Hôtel. Oui, cher Jacques Jouet, je sens que vous allez nous étonner en dénichant bien d’autres indices proustiens. On décèle aussi dans la prose de mémoire version Roubaud d’autres hommages. Ne pourrait-on dire que la description de la cuisine familiale a des accents pérecquiens et que l’autoportrait au moment du rasage emprunte au ton d’un Michel Leiris ? Nous sommes dans un incroyable labyrinthe et j’ai hâte de savoir quels chemins vous prenez. Mon plaisir est de vous suivre quelques pas en arrière, et de tenir le fil d’abord pour ce qu’il dit de la manière de vivre, d’écrire, de penser de Jacques Roubaud, sa façon de transcrire au plus proche un processus littéraire avec un humour grave que j’affectionne particulièrement, et qui résonne avec mon côté fille du nord. Se remettre dans les pas de Roubaud, c’est suivre un marcheur invétéré, un compteur incorrigible, un nageur méditerranéen, un liseur solitaire, un homme aux rituels essentiels pour une lectrice qui se sent encouragée par cette trace primordiale déposée à emprunter, à sa mesure, quelques unes de ces aventures. Me voilà donc partie pour quelques temps dans cette vaste lecture. Je me mets sous l’arbre redessiné par Roubaud et tel l’écureuil, je grimpe et passe de branche en branche en suivant les bifurcations du récit…Je vous donnerai des nouvelles…J’espère que je n’oublierai pas où j’ai caché mes noisettes…
A très bientôt donc chers oulipiens !

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