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Repères

Carnets de lecture

Plongée romanesque

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  • 24-11-2010
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  • Par Contributeur Médiathèque

D’un continent à l’autre

Carnet de lecture 5


pile de livres

Oser renouer avec l’art de la narration proliférant de Singer

J’ai replongé dans le romanesque et ce fut une immersion. J’ai ouvert les Ombres sur l’Hudson d’Isaac Bashevis Singer, roman fleuve, initialement publié sous forme de feuilletons, ce qui explique que les chapitres portent chacun un numéro et qu’ils forment chacun une unité de récit.

Chaque soir donc, je lisais un chapitre de ce roman, comme on regarde un épisode d’une série composée de plusieurs saisons. Pour Singer, écrivain yiddish, qui connut la misère puis le succès et reçu en 1978 le prix Nobel, l’écriture de ce roman est d’inspiration autobiographique. C’est un monde « très juif » si l’on peut se permettre cette expression. C’est un roman total, il semble tout inclure, à travers la vie d’une petite communauté d’immigrants juifs dans le New-York d’après-guerre : le plaisir, la souffrance, la grossièreté et la subtilité, la tradition et le renouveau, la mondanité et la foi, la libre pensée et le doute. Ainsi, Singer parvient par un art de la narration proche de l’art du conte, à analyser avec une pointe d’ironie décapante la tyrannie des passions, la puissance et l’inventivité volage de l’obsession, le potentiel créatif et destructeur de l’émotion. Aucun message n’est délivré, mais à travers les multiples personnages Boris et Anna Makaver, figures emblématiques du père et de la fille, Hertz Grein, l’homme tiraillé entre trois femmes, amoureux de Dieu, incorrigible inconstant, Salomon Margolin, médecin, guérisseur des âmes mais proie des leçons douloureuses de la grande histoire, le lecteur revisite les questions liées au désir de vivre. A quoi se raccrocher ? On ressort de cette plongée comme d’un chaos, l’idée d’avoir observé un microcosme permet une prise de distance et invite à un nouveau départ, encore faut-il avoir la force créative de ne pas reprendre à l’identique ces chemins empruntés et pourtant si humains.


Une liste réduite mais des oeuvres denses :

Isaac Bashevis Singer. Ombres sur l’Hudson . Mercure de France, 2002

Marie Le Gall. La Peine du menuisier . Phebus, 2009

Oser l’art du silence et du secret d’un premier roman

En contrepoint, j’ai lu le premier roman de Marie Le Gall La Peine du Menuisier . Est-ce un hasard ? Après sa lecture, j’ai pris conscience que l’époque est celle des Ombres sur l’Hudson : les années de l’après-guerre. Mais les ressemblances s’arrêtent là. Chez Marie Le Gall, on est loin de la prolifération et des personnages haut en couleur, on est du côté du silence, du secret. Les personnages n'existent souvent que parce qu’ils sont morts et encadrés, accrochés au mur. Tout est vu par l’enfant puis la jeune fille en focalisation interne, loin de la part omnisciente et assumée d’un Singer. On est dans une autre façon de raconter, plus française, dans la tradition du roman familial. On est aussi paradoxalement du côté de l’intime broyé par cet univers de pauvreté, de fierté et par une histoire de famille troublée par les non-dits. La figure du père est là encore emblématique mais loin d’un Boris Makaver, bavard et donneur de leçons, le menuisier est un taiseux du Finistère, fils de paysan, devenu ouvrier à l’Arsenal. Le roman est construit autour de deux moments d’une rare beauté mêlant descriptions ethnographiques, psychanalytiques et pleinement romanesques : l’ouverture et la scène de la révélation finale. Entre ces deux temps, on avance et recule vers ce trou noir originel par vagues successives qui nous rejettent sans cesse vers ces « encadrés », ces morts que l’on visite au cimetière, si présents et paradoxalement absents. « Il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente » avait averti la citation de Camille Claudel en épigraphe. La mort et la folie sont donc de la partie mais rarement telles qu’on les conçoit. C’est encore une plongée dans un microcosme, mais cette fois, celui d’une famille brestoise, plus singulièrement constituée d’un homme, silencieux, qui a deux filles et une femme Louise. L’écriture révèle mais avant tout donne ces vies à voir, leur offrant un statut de chef-d’oeuvre par la puissance d’évocation qui les fait renaître. La douleur empêche l’affection de se dire mais trace aussi le chemin à suivre pour celle qui porte sans le savoir une histoire banale et ténébreuse.

Il serait sans doute artificiel de pousser plus en avant les liens entre ces deux romans et pourtant, ils apparaissent en moi, qui les ai lus l’un à la suite de l’autre, comme deux oeuvres symboliques de deux continents. D’un côté, une Amérique d’après-guerre s’écrit par la saga des aventures humaines, énergiques, débordantes, démonstratives au risque de la débauche et de la perte, de l’autre, une France repliée sur ses terres, traversée silencieusement par l’histoire, croyant encore en la possible protection des traditions et des règles communes au risque de s’enterrer vivante.

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