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Du Japon à l'Allemagne

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  • 01-06-2016
  • Carnets de lecture

Du Haïku au récit : écrits du temps présent.

Carnet de lecture 42

Du Japon à l’Allemagne : il n’y a qu’un pas…

ecureuil roux


Dans ma vie de lectrice, il est des transitions bénies : cabane et haïkus poursuivent leur séduction, un ange gardien de la lecture veille…Que survivent quelques anges dans notre monde matérialiste n’est pas vain. Il a dû me souffler d’aller à Vulaines, dans la maison de campagne de Mallarmé, écouter la traductrice de japonais Corinne Atlan. Elle accordait un après-midi à la poétesse Mayuzumi Madoka, compositrice de haïkus. L’art du haïku n’est pas mort ! Bashô a semé des graines et elles germent encore...En effet, l’aujourd’hui pointe malicieusement le bout de son nez dans ce recueil des Haïkus du temps présent.

« Même malade
Je mets du vernis à ongles
Le printemps est à ma porte »

Un parti pris heureux fait l’originalité du recueil : sur chaque page de gauche, l’auteur note les circonstances qui l’amènent à composer. Nous entrons à la fois dans le quotidien de Mayuzumi Madoka mais surtout nous réapprenons à lire un haïku : faire surgir ses résonances, ralentir, le laisser descendre en nous, jouer avec les images qu’il éveille. En plus de ces notations qui forment un journal de la création, Corinne Atlan, traductrice, ajoute quelques pistes nouvelles. Elle resitue le haïku dans la tradition japonaise, explicite les liens entre aujourd’hui et hier, apporte des éclairages sur les habitudes des japonais, leurs goûts, leurs jeux, leur manière d’être. Nous découvrons un contexte et nous initions, l’air de rien, à cet art de la profondeur subtile. Avec le passage des saisons, les kigo, la sincérité, la légèreté, l’humour, le wabi, la sobriété essentielle en harmonie avec la nature, l’attention aux choses fragiles, ces quatre-vingt-quatre haïkus perpétuent un art de vivre dans le Japon contemporain.
Ce livre ne cultive pas la fascination facile que parfois, nous occidentaux, vouons à ce pays, séduits par les clichés d’une philosophie du bien être, dite « zen ». Il révèle le noyau dur de cette pensée, comment après Fukushima, après Hiroshima, le haïku continue de s’écrire. Il n’efface pas la souffrance, l’incompréhension, il condense la douleur. Il se fait caillou déposé. Mayuzumi Madoka remarque au lendemain du séisme du 11 mars 2011 : « Il m’était impossible de composer, n’ayant pas été directement touchée par la catastrophe, j’ai ouvert mon site Internet à tous les habitants des zones sinistrées qui souhaitaient partager leurs poèmes. Mi-avril, je me suis rendue dans la Tohoku pour offrir des recueils de poésie aux gens de la région et leur présenter mes condoléances. C’est durant ce voyage que j’ai composé... On peut penser que, dans les circonstances aussi terribles, la poésie n’est pas d’une grande utilité. Je crois pourtant à la force des mots... »

« Devant les cerisiers en fleurs On ne peut douter Des lendemains ».
Quelle leçon !

Catherine Weinzaepflen : le départ, comme pas nouveau

La liste
  • Haïkus du Temps présent / Mayuzumi Madoka / Philippe Picquier
  • Celle-là / Catherine Weinzaepflen/ Editions des femmes

L’ange du hasard ne m’a pas lâchée en si bon chemin. Il a missionné un facteur occasionnel, l’infatigable responsable de Culture Chroniques, de m’apporter sur son fringant destrier le dernier livre reçu au service littéraire. Je suis pourtant rétive à la lecture sur commande, même pas rétive, incapable. Mon audacieux facteur ne le sait que trop ! Et voilà que « Celle-là » apportée à l’heure du thé n’a pas subi le sort de tant d’autres. Plusieurs raisons ont provoqué ma curiosité. D’abord, l’auteur Catherine Weinzaepflen fait déjà partie de ma bibliothèque depuis 1985, puis la dédicace m’a rappelé une ancienne connaissance... Il me fallait aller y voir de plus près. J’ai embarqué dans ma Twingo, de quatre petits chevaux, et me suis arrêtée au bord d’un parc. J’aime lire dans ce bureau improvisé à quatre roues. Cette fois, en lisière de forêt, un mulot roux fureteur dans les feuilles mortes régalait mes yeux quand je levais le nez du texte.
Lieu idéal pour suivre « Celle-là », qui vit justement tout un été dans une cabane en forêt, après la mort de son enfant, puis entame une longue déambulation du côté de l’Allemagne. Elle passe l’hiver dans un couvent à fabriquer du miel, rencontre un homme au doux nom de Léonid, marche dans Berlin des jours et des nuits entières, et progresse irrésistiblement vers l’Est, vers la Russie. Road movie féminin? Pas vraiment ! En fait, ce récit ressemble étrangement aux haïkus de Madoka, par ses instants condensés. La fuite de « celle-là » ne se justifie pas, ni ne s’analyse, elle est plongée géographique, captage d’impressions. Le choc initial provoque ce voyage solitaire, mais ce livre n’est pas introspectif et gagne en force, par ce pas de côté, loin du psychologisant. « Celle-là » n’a pas de nom réel mais emprunte celui de la sirène blonde, Lorelei, porteuse de mythes, de rêves, qui attend les hommes au bord du fleuve. L’eau joue un rôle essentiel dans le récit. Comme « celle-là », l’eau suit son cours inexorable, elle s’entend dans les labiales des noms masculins, courant de douceur et insaisissable, elle accueille en son sein les nages, les bains, les corps… « Celle-là » est présente au monde sans rien accorder de plus que sa présence, comme le chant de la sirène reconnu par certains… « Celle-là » est une femme quelconque, de celle que l’on voit passer, que l’on ne peut ou ne veut nommer. Cet effacement la protège mais ne la rend pas invisible à ceux qui savent voir. Ses rêves se déclinent parfois en cauchemars. Comme l’eau brouille l’image, elle mélange aussi les identités. Liquide, l’errance se poursuit sans apparemment laisser de traces quoique l’inattendu de la tendresse s’ancre parfois dans un être à retrouver. « Celle-là » évite les écueils : la sensiblerie, l’hymne cliché à la nature, les références culturelles factices, les scènes d’amour déjà lues… Elle fraye, comme Madoka, du côté de la subtile profondeur.
Je serai peut-être la seule lectrice à construire ce pont entre Haïkus du temps présent et ce récit des Editions des Femmes, pour faire se rejoindre le Japon et l’Allemagne mais chacun sait que la puissance des oeuvres tend à l’universel au-delà des frontières !

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