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Quel rituel lecture pour un anniversaire ?

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  • 26-07-2016
  • Carnets de lecture

Un cadeau : don des morts

Carnet de lecture 43

Un nouveau rituel d’anniversaire !

Frau Geier

Frau Geier

Il n’est pas facile, à qui vous demande ce que vous souhaitez pour votre anniversaire, de répondre que c’est d’aller rendre hommage à un mort...Certains vous diront, et ils n’auront peut-être pas tort, qu’il vaut mieux s’occuper des vivants. Mais les uns n’existent pas sans les autres, qu’on le veuille ou non. De plus, quand on vit avec les livres, on vit avec les morts. Danielle Sallenave a écrit, à ce propos, Le Don des morts. J’assume ce nouveau type de cadeau d’anniversaire. Certains morts font de surcroît un don inestimable. Evidemment, ils élaborent celui-ci de leur vivant, mais ce serait leur faire injure de croire que tout s’arrête une fois qu’ils sont partis. Ce serait la preuve que leur chemin n’a servi à rien. J’ai donc instauré de passer l’étape d’une nouvelle année de vie en rendant hommage à une personne dont l’oeuvre s’inscrit en moi et guide mes pas. C’est un salutaire pèlerinage qui conduit à relativiser la question de la propriété ici-bas et qui tend à témoigner que la vie d’un humain n’a pas été vaine puisqu’elle pousse un vivant à se mettre en route, à suspendre le cours de son existence ordinaire pour rejoindre les traces laissées par un autre, disparu. L’an dernier, j’étais partie du côté de l’Angleterre visiter la mémoire de Virginia Woolf et de Monk’house, cette année, me voilà du côté de l’Allemagne, en quête de Frau Geier.

A la rencontre d’un visage

fribourg en brisau

Fribourg en Brisau

Personne ne peut oublier son visage dans le film La Femme aux cinq éléphants, ni sa façon d’ouvrir un livre, de relever le nez quand elle traduit les lignes de Dostoïevski. C’est une ruminante littéraire. Elle a passé sa vie à digérer les phrases afin de passer au mieux de la langue russe à la langue allemande, à lire et relire ces grands chefs d’oeuvres et saisir les différentes strates de sens, comme un mystique lors d’une lectio divina. En ce temps d’anniversaire, j’avais donc reçu comme cadeau de me rendre dans ses paysages, d’humer l’air de sa terre, de voir les arbres qui avaient abrité ses cogitations de lectrice. Persuadée, à cause du film, qu’elle avait vécu à Fribourg en Brisgau et qu’elle donnait ses cours à l’Université de Karslruhe, sans même avoir jeté un oeil sur une carte, j’avais pris un hôtel à Karlsruhe, supposant peu importantes les distances d’une ville à l’autre. Que nenni ! Après un moment de désappointement, j’ai apprécié le sens allemand des transports en commun. Pour 13 euros cinquante, tous les trains régionaux, tram et bus m’étaient ouverts pour rejoindre tranquillement Fribourg et Frau Geier. Le confort absolu ! Après 1H45 à voir défiler les paysages, l’arrivée à Fribourg fut réconfortante : une cathédrale en polychromie incroyable, une place de marché remplie de victuailles campagnardes, des rues piétonnes aux façades peintes. Il me restait à trouver le cimetière. Au hasard, j’avisai ce que je pensai être un office du tourisme qui s’avéra une annexe du Munster. Un homme disponible prit le temps de comprendre ma demande et de tapoter sur son ordinateur le nom de Frau Geier, m’apprenant à ma grande surprise que celle-ci n’avait jamais habité Fribourg mais Günstertal. Ah la magie du cinéma...Je savais pourtant que ce que l’on nous montre n’est pas forcément la réalité mais je finis toujours par croire en mes rêves. L’homme providentiel, au vu de mon désappointement, me dit que le tram 2 allait à Günstertal et qu’il ne fallait donc pas si facilement baisser les bras. Il disait vrai : la force du pèlerinage est qu’il vous mène là où vous ne pensiez pas aller. En route pour le Tram 2 ! En vérité, j’adore les trams, les villes où circulent les trams, surtout comme ce numéro 2 à « l’ancienne »...

En Tramway

tramway fribourg


Frau Geier me faisait donc un cadeau supplémentaire, surtout que le trajet m’emportait du côté de la Forêt Noire dans un petit village en bout de ligne comme un signe posé. Au pied de l’église, j’ai très vite trouvé le cimetière. J’ai arpenté les allées une à une, lu attentivement toutes les inscriptions, pas de Geier. Mon indicateur s’était-il trompé ? Ne pas baisser les bras, avait-il conseillé...Soit ! En entrant, j’avais été frappée par l’image d’un couple les genoux dans la terre, affairé à fleurir le « jardin tombe » d’un des leurs. A la différence de chez nous, les sépultures n’ont pas de pierre tombale horizontale. Chacun jardine donc la tombe de ses morts. J’avais été émue de les voir courber, attentifs à disposer des fleurs, des couleurs, à agencer ce bout de terre. Je ne savais si j’oserai rompre leur complice quiétude. Pourtant résonnait la phrase plus que jamais : « Ne pas baisser les bras ! » Armée d’un grand sourire et rassemblant au mieux quelques mots, je demandai, incrédule, s’ils savaient où était la tombe Geier. La femme s’est redressée naturellement comme si elle avait attendu ma question et m’a accompagnée quelques travées plus loin, m’indiquant au passage, l’air de rien, « Husserl ». J’y étais enfin : des fleurs mauves, roses, blanches et des myosotis en profusion au pied d’une croix russe sans inscription. Evidemment ! Je me suis assise dans l’herbe et écrit quelques mots sur un papier que j’ai soigneusement roulé et glissé sous une pierre. Il n’avait plus qu’un pas pour trouver son avant-dernière demeure...Je m’abandonnai désormais confiante au hasard sans baisser les bras, me dirigeant vers la forêt. Une dame en robe bleue, collier de perles, replantait des jardinières. J’ai aimé qu’elle ne porte pas la tenue appropriée pour ce type de labeur et j’ai donc osé lui demander si par hasard elle savait où avait vécu Frau Geier. Là encore, pas du tout étonnée, elle m’a guidée en quelques gestes. J’ai trouvé le lieu, vide désormais. Le petit jardin continue d’abriter la maison des regards : un magnolia, quelques bambous, des myosotis...et pas très loin la présence des grands arbres. Rien d’extraordinaire et pourtant...un bout de vie s’est déroulé là entre les livres et la forêt, au bout de la ligne d’un tram, simplement. Voilà, j’avais savouré mon cadeau d’anniversaire, reçu encore un don des morts : celui de continuer ma route au plus près d’un fil poétique...sachant que le reste n’est que passage...

Avec des livres

Et bien sûr que dans les trains et les trams, j’ai lu ! Et par hasard, c’était « Connais-toi toi-même...et fais ce que tu aimes » derniers textes de Lucien Jerphagnon, qui revisite de façon subjective et passionnante la philosophie antique...Je ne peux décidément plus croire que les morts ne nous enseignent plus...

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