Repères
Affinités sélectives
Retour en Normandie de Nicolas Philibert
- Retour
- 13-09-2010
- Cinéma documentaire
Le plaisir, quand on filme «documentaire» comme je l’entends, est lié à la fragilité de la rencontre dont on ne sait jamais à l’avance où elle nous mènera.
Retour en Normandie . Nicolas PHILIBERT. France, Editions Montparnasse, 2007 (1h53 min).
Chronique
Citation
«Jusqu’ici, mes films s’attachaient à un lieu unique - les coulisses du Louvre, la clinique de la Borde, une école - cette fois c’est le contraire. J’ai eu envie de jouer avec la multiplicité. D’où cette disparité de matériaux et de séquences. Ensuite il faudra faire tenir ensemble tous ces éléments. Le plaisir, quand on filme «documentaire» comme je l’entends, est lié à la fragilité de la rencontre dont on ne sait jamais à l’avance où elle nous mènera. J’aime cette formule (qui n’est pas de moi) comme quoi il s’agit, au tournage, de «programmer le hasard», c’est-à-dire de créer les conditions (esthétiques, relationnelles, politiques, etc) pour que des choses adviennent devant la caméra.» Nicolas Philibert
Ce film joue sur trois temporalités distinctes : en 1835, Pierre Rivière, un jeune paysan normand, égorge à coups de serpe sa mère, un de ses frères et une de ses sœurs ; en 1976, René Allio tourne une fiction reprenant le fait divers, avec des paysans dans le rôle des protagonistes ; en 2007, Nicolas Philibert, assistant sur le film d’Allio, retrouve ces acteurs éphémères et brosse un portrait de leur vie quotidienne, influencée -ou pas- par l’aventure cinématographique.
Sur le plan formel, le film mêle des extraits du long-métrage de René Allio, des documents d’archives, des photographies extraites des dossiers juridiques, des lectures d’écrits autour de l’affaire Rivière, les entretiens quelquefois émouvants entre les acteurs d’autrefois et celui qui les a recrutés. Le documentaire, découpé en autant de chapitres que d’entretiens, trouve son unité grâce à la voix off de Nicolas Philibert qui signe un film très personnel, donnant à entendre la voix de ceux que l’on n’entend jamais. Cette parole rare et humble, entrecoupée de silences, est transmise par un réalisateur délicat.
Ce qui fait la force de ce film tient en partie à la richesse et au foisonnement des pistes explorées, au risque de submerger le spectateur. Pêle-mêle : le travail sur la mémoire ; le lien entre le passé et le présent ; la réflexion sur le cinéma, du point de vue de ceux qui considèrent ne pas en faire partie ; le retour sur le travail de cinéaste à travers les difficultés rencontrées sur le tournage de « Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… » ; le tableau d’une vie quotidienne rurale âpre et digne, qui se raconte en toute simplicité à travers les accidents de la vie ou les drames traversés par chacun pendant les trente années qui viennent de s’écouler, etc.
Si ce documentaire assume des choix esthétiques marqués (la toute dernière séquence du film, superbe), ce qui le rend fascinant est le va et vient constant entre réalité, fiction et documentaire : depuis le fait divers initial jusqu’au film de Philibert, en passant par celui d’Allio. Et les entretiens prennent toute leur dimension intime et poignante dans le regard porté sur la folie, sa relation trouble avec la normalité, interrogation amenée par Philibert de manière subtile mais implacable. Les psychiatres se sont longuement interrogés sur l’état mental de Pierre Rivière au moment de ses actes, et tout un chapitre de Retour en Normandie observe la vie quotidienne dans un centre de handicapés mentaux, jusqu’à ce qu’un couple de paysans confie, dans une séquence admirable de pudeur et de délicatesse, sa détresse face à la découverte de la schizophrénie tardive d’un de leurs enfants. La fiction rejoint la réalité, tout fait lien.
Enfin, le film ouvre bien des perspectives en tissant des liens étroits entre l’image cinématographique et l’écrit littéraire. La fiction de René Allio se présente comme l’adaptation cinématographique du manuscrit de Pierre Rivière, qui tente d’expliquer son geste dans des mémoires d’une « ténébreuse beauté », qui ont eux-mêmes servi de base à Michel Foucault pour son travail sur la pénalité dans les cas de parricide. En parallèle, le dialogue entre réalité et fiction est encore renforcé par la lecture d’extraits des carnets de tournage de René Allio.
Au final, tout est affaire de filiation : entre Philibert et ses pères que sont Allio et son véritable père qui avait joué dans le film de 1976 ; entre Philibert et Foucault ; entre Pierre Rivière et son propre père. Ce film qui tisse des liens parle d’engagement, d’humanisme et d’éthique. Et si Nicolas Philibert signe ici son documentaire le plus personnel, il parvient à ce que le spectateur se confronte inconsciemment à son propre passé. Ce qui l’a touché, bouleversé, mais aussi ce qui est à venir, à construire ou à consolider.

