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En compagnie de Francesco Pittau

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  • 22-05-2018
  • Petite enfance

Des albums de haute exigence à hauteur d’enfants !

Pourquoi inviter Francesco Pittau ?

Outre la qualité évidente de ses albums, c’est le parcours de Francesco qui nous a séduites. Né en Sardaigne, arrivé en Belgique à l’âge de 6 mois, mais gardant la nationalité italienne, nous étions certaines que cet auteur prolifique aurait fort à dire sur l’interculturalité, axe de la labellisation « Premières pages » de la médiathèque départementale.

La verve, la facétie, la joie

Francesco Pittau

Francesco a fait la route en voiture, de Belgique, car il sait que les transports en commun français sont farceurs ces temps-ci. Et puis c’est jour de grève.
Il arrive à pied, de l’hôtel, en tirant une valise remplie de maquettes de ces livres anciens… et à venir !

Dès les premiers mots, Francesco installe une ambiance décontractée et donne à voir et à entendre une nature joviale et malicieuse. Il nous apprend comment petit, dans sa chambre, il s’est mis à inventer des histoires. D’abord attiré par la bande-dessinée, il découvre les albums pour la jeunesse grâce à Bernadette Gervais, rencontrée pendant ses études aux Beaux-Arts de Mons, avec qui il s’unit pour créer des livres « pédagogiques et ludiques » autour des formes, des chiffres, des lettres.

Une complicité inébranlable

Oxiseau, paru en 2010 aux éditions

des Grandes personnes

Dès le début, les deux compères trouvent le fonctionnement qui leur convient : Francesco propose un chemin de fer* assez élaboré avec des esquisses, des idées pour animer les illustrations, l’insertion du texte dans la page. Puis Bernadette façonne ses illustrations, choisit la technique de dessin, les couleurs, propose des améliorations, ce qui peut modifier sensiblement l’idée de départ.

Au fil des ans, leur travail évolue vers des albums grand format, avec des animations de plus en plus évoluées que Francesco réalise seul, sans l’aide d’un ingénieur papier.

Les thèmes majeurs évoqués dans leurs œuvres sont la nature, l’apprentissage ludique, l’ouverture sur l’imaginaire, l’évocation de l’enfance, comme un moment particulier de construction de soi, et la transgression.

"J’écris et je dessine pour être lisible dès le plus jeune âge ».

Ceci est de la plus haute importance, selon Francesco Pittau, qui considère que ses albums sont conçus dans « un souci pédagogique » dans la mesure où ils proposent un questionnement sur la vie, amènent à penser.

Le transgressif

Les interdits des petits et des grands,

paru au Seuil jeunesse en 2003

Prout ! Et Crotte ! Ou encore Pipi ! Les titres de ces albums donnent le ton. Ici on parle cru, on parle vrai, pas pour choquer mais pour oser aborder des sujets qui plaisent aux enfants mais souvent tabous en littérature jeunesse.

Arrêtons-nous un instant sur un des titres rangés grossièrement dans cette catégorie « transgressif » car il aborde les interdits. Il s’agit de l’album Les interdits des petits et des grands. Ce livre part des choses qu’on interdit aux enfants (on va graduellement de « On ne peut pas déchirer les pages d’un livre » à « On ne peut pas jouer avec une arme ») pour basculer habilement en deuxième partie sur les choses que les adultes ne doivent pas faire aux enfants (de « On ne peut pas interdire à un enfant d’apprendre » à « On ne peut pas faire toucher à un enfant le zizi d’un grand »). On n’y va pas par quatre chemins dans cet album, y compris dans le parti pris esthétique : des couleurs qui heurtent l’œil, un trait de dessin volontairement minimaliste pour évoquer les panneaux de signalisation et ainsi rappeler la notion d’interdit et de transgression. Comme le dit si bien Francesco, il s’agit de trouver le moyen graphique qui correspond à l’idée. Et ici, l’idée est de parler des droits des enfants et de la maltraitance.

« Aujourd’hui, il est de plus en plus difficiles d’éditer des livres qui dérangent » dit Francesco. Trouver des éditeurs audacieux qui laissent carte blanche à l’auteur / illustrateur est essentiel , en témoignent les albums que Pittau a réalisé grâce à Jacques Binsztock (éditions du Seuil, Panama puis les Les Grandes Personnes).

Et la poésie aussi

Tête dure, paru aux éditions

les Carnets du dessert de lune en 2015

Mais connaissez-vous aussi l’autre Francesco ? Le narrateur, le poète, le romancier, celui qui frôla le prix Victor Rossel** avec son roman Tête dure ? Connaissez-vous cette langue savoureuse, pleine d’onomatopées, rythmée et si plaisante à lire à voix haute.

Prenons justement Tête dure. Ce roman raconte une journée dans la vie d’une famille d’immigrés italiens en Belgique. Tiens tiens… Curieuse similitudes avec le parcours de Francesco. Mais c’est d’abord la description d’une enfance volée, au milieu d’un couple en conflit, dans un quartier modeste où s’est formée une communauté italienne. Ce livre aborde avec justesse la pauvreté et rend hommages aux familles qui doivent s’expatrier et faire avec une culture qui n’est pas la leur.

C’est finalement par l’évocation de ce roman qu’on commence à comprendre le rapport de Francesco aux langues et aux cultures qui l’habitent : surtout ne pas être enfermé dans une communauté, rester ouvert aux autres.

Cet auteur à part entière est un écrivain exigeant qui se situe en résonance avec le mouvement des Situationnistes dont Guy Debord. Francesco Pittau rappelle très justement qu’il n’y a pas de frontières entre la littérature dite de jeunesse et la littérature pour adultes et qu’il ne faut pas se soumettre mais défendre son projet d’écriture quoi qu’il en soit. Des auteurs tels qu’Oliver Adam, Christophe Honoré écrivent, tout comme lui, en direction de plusieurs publics.

Et sinon…

Sinon, il est bien difficile de résumer en peu de mots une rencontre si animée, ponctuée d’anecdotes plus ou moins avouables mais toujours savoureuses sur les auteurs, les éditeurs croisés, la vie d’écrivain en général, le manque de considération de certains pour les auteurs jeunesse.

Francesco nous a livré aussi les noms d’œuvres et d’artistes qui l’ont inspiré, en premier Pinocchio et plus largement l’art italien sous toutes ses formes (Pasolini, Dino Risi pour le cinéma, etc). Mais d’autres venus d’ailleurs : Stevenson, James Joyce, Erskin Caldwell qui a su raconter les laissés pour compte.

Et puis des secrets de fabrication de certains albums, des farces introduites dans les illustrations pour atteindre notre inconscient, qui le font rire encore quand il feuillète les pages, des clins d’œil, un deuxième niveau de lecture destiné à l’adulte, cet intermédiaire nécessaire entre l’album et l’enfant.

Impossible de tout dire : il fallait y être !

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Lexique

* Chemin de fer: Le chemin de fer est, dans l'édition, la représentation d'un ouvrage, page par page, dans sa totalité. Il est utilisé dans les livres comportant des illustrations, afin de déterminer leurs emplacements pour la temporalisation de la narration et l'aspect graphique de ces images, dans les doubles pages par exemple.
** Prix Victor Rossel : Le prix Victor-Rossel est un prix littéraire de Belgique institué en 1938 par le journal Le Soir afin de rappeler le souvenir du fils de son fondateur et pour récompenser un roman ou un recueil de nouvelles belge. Il constitue un des événements majeurs de la vie littéraire en Belgique.